Hollande-Royal
L'adoubement secret
par Carl Meeus
Tout l'été, on lui a seriné que le choix de Ségolène s'imposait. Réaliste, François Hollande s'en est convaincu. Mais il s'interdit encore de le dire.
«Vous la soutenez pour la présidentielle, n'est-ce pas ? » L'interpellation est sans équivoque. Sur la petite route des Alpes-Maritimes où les automobilistes sont bloqués depuis quelques minutes par un accident, un attroupement s'est formé devant l'un des véhicules. Quand les passagers sont sortis de leur voiture pour tenter de comprendre pourquoi ils étaient à l'arrêt, ils ont reconnu parmi eux Ségolène Royal et François Hollande. Immédiatement, certains ont entamé la conversation avec la présidente de la région Poitou-Charentes et n'ont pas hésité à bousculer le premier secrétaire du PS pour lui faire comprendre qu'eux avaient fait leur choix.
Cette anecdote résume à elle seule l'été de François Hollande. A chaque sortie, le scénario se répète à l'identique. Descendu à Cannes pour assister au feu d'artifice du 15 août avec sa compagne, il a de nouveau dû sourire à ceux qui, les croisant, affichaient bruyamment leur soutien à Ségolène Royal. « Vous êtes avec elle, bien sûr ? »
Même à Marseille, début août, alors qu'il lance la caravane des Jeunes socialistes destinée à populariser le projet du PS, les passants lui parlent de Ségolène Royal. Et ce n'est pas en Corrèze, où il a fait quelques passages pendant l'été, que le patron du PS a trouvé quelque réconfort. Dimanche dernier, alors que Ségolène est à Frangy-en-Bresse, suivie par 80 journalistes français et étrangers, François est en Corrèze, dans un anonymat presque total. Il participe au concours départemental de labour, organisé à Champagnac-la-Prune. Et même là, sur ses terres, alors qu'il arrive en finale du concours, à l'arrière d'un quad piloté par un jeune agriculteur, il se trouve des gens pour lui dire : « Maintenant, c'est bon, vous avez votre candidate ! » « Il ne l'avait jamais accompagnée en déplacement, du coup il ne pouvait pas mesurer l'ampleur de sa popularité sur le terrain. Là, pendant l'été, il a pu s'en rendre compte », se félicite un proche de Ségolène Royal. « Il y a une sorte d'injustice dans ce qui se passe, au regard du travail qu'il a accompli à la tête du PS pendant quatre ans. On ne peut avoir que du respect pour ses hésitations », témoigne un élu.
Qu'en est-il à un mois du dépôt des candidatures ? Ceux qui l'ont vu ou pu lui téléphoner cet été à Mougins assurent qu'il a évolué dans sa réflexion. Car François Hollande est un homme pragmatique. Avant de prendre sa décision, il s'est laissé le temps d'un été, qui aurait pu être propice à une modification de la donne politique au PS. Une situation internationale tendue, des attaques incessantes des concurrents d'une Ségolène Royal qui avait choisi de demeurer silencieuse jusqu'à sa rentrée politique de Frangy-en-Bresse : la logique voulait que la candidate en pâtît quelque peu.
A l'inverse, elle continue de se maintenir dans les sondages. La dernière livraison du baromètre Ipsos pourLe Point le démontre, qui la crédite d'une popularité toujours au zénith (61 % ; - 1 point) et d'un potentiel électoral toujours aussi confortable (63 % ; - 2 points). « Dans un contexte défa-vorable, elle se maintient, donc elle s'est renforcée », analyse un de ses soutiens.
François Hollande partage cette analyse, même s'il pressent que le mois de septembre sera difficile pour Ségolène Royal, cible privilégiée de ses adversaires. Il lui a d'ailleurs conseillé d'apparaître davantage comme rassembleuse des socialistes. Dans cette période, sa position de premier secrétaire du parti en fait l'homme clé de la désignation, celui qui, par sa décision, fera définitivement pencher le parti en faveur de l'un ou de l'une des candidats.
Les jospinistes le savent bien, qui ont mis tout cet été une pression incroyable sur ses épaules. Lundi encore, Lionel Jospin, de Santander, en Espagne, où il dissertait sur la situation internationale dans le cadre du Club de Madrid, a appuyé là où ça fait mal : « La question du leadership pour la présidentielle n'a pas été résolue. Si elle l'avait été, je n'aurais pas évoqué ma disponibilité. » Déjà, au début du mois d'août, l'interview de Jean Glavany au Journal du dimanche, véritable charge contre la popularité de Ségolène Royal, lui avait laissé un goût amer. « Il a compris que la stratégie des jospinistes était de lui imposer de faire le sale boulot en décourageant Ségolène Royal d'être candidate, puis de le jeter ensuite », affirme un élu. Il lui est revenu aux oreilles des propos sibyllins de Martine Aubry, qui aurait affirmé en substance : Hollande n'est pas notre problème. Notre problème, c'est Ségolène Royal.
Fidèle à la stratégie gagnante du congrès du Mans, où il a imposé la synthèse générale à ses propres troupes réticentes, François Hollande compte utiliser la même recette tout au long du mois de septembre pour se dégager un espace politique. Tout son jeu consiste à amener les irréductibles adversaires de Ségolène Royal à plus de modération dans leurs attaques, tout en maintenant la possibilité pour lui d'être le candidat du rassemblement au dernier moment, sans froisser la susceptibilité de sa compagne... Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à François Hollande de réussir son pari. Car s'il peut exceller dans le jeu subtil, il n'en va pas de même pour son entourage, divisé sur la stratégie à suivre.
En revanche, leurs amis communs assurent que les tensions perceptibles dans le couple avant l'été se sont apaisées. Comme d'habitude, l'anniversaire de François Hollande a été fêté chez Julien Dray, en vacances dans le même coin, avec leurs amis. « Ça leur a fait du bien de passer les vacances ensemble, ils sont revenus à leurs racines avec la famille et les amis », explique un proche.
Au point que ceux qui ont pu discuter avec lui cet été sont repartis convaincus qu'il avait pris sa décision. « Il soutiendra Ségolène, assure un élu. Mais il ne peut pas le dire tout de suite. » Un autre est plus nuancé, mais sa conclusion est identique : « Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il a tranché entre elle et lui, car rien n'est définitivement joué. Mais quand il analyse les sondages, il nous dit que si ceux-ci sont les mêmes en septembre, alors il faudra l'aider, l'encadrer. »
Une partie des troupes hollandistes s'est mise en ordre de marche. François Rebsamen affiche sans ambiguïté sa préférence. Michel Sapin, trésorier du Parti socialiste, ami de longue date, annonce son soutien à Ségolène Royal (voir entretien page 28). Curieux de voir un candidat potentiel laisser partir ses soutiens chez un éventuel concurrent... « Je laisse libre chacun, explique le premier secrétaire. Je ne peux être en situation que si les événements le réclament. »
Toute la difficulté de l'exercice pour le premier secrétaire sera de tenir un mois sans se dévoiler officiellement. « Je me prononcerai le 3 octobre, dernier jour du dépôt des candidatures », affirme-t-il, conscient qu'il lui faudra résister aux pressions des concurrents de Ségolène Royal pour qu'il abatte ses cartes plus tôt. « Quand les candidatures seront déposées, on constatera qu'il manquera la sienne », prédit un élu. François Hollande sait qu'il joue peut-être la partie de poker la plus difficile de sa carrière. Avec peu d'atouts dans son jeu, il va tenter d'emporter la mise. Sachant, comme il l'avait dit à sa compagne avant l'été, que si la désignation se joue entre eux deux, à la moindre faute ils peuvent aussi bien perdre tous les deux.
Sources : LE POINT
Posté par Adriana Evangelizt
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