Les secrets de Ségolène
par Elise Karlin
La fulgurance de sa réussite a pétrifié ses adversaires. Ségolène Royal, nouvelle favorite des sondages, prend les «éléphants» à contre-pied: jamais d'offensive sur leur terrain, toujours à la manœuvre sur le sien… De Trouville-sur-Mer, où elle fit ses premiers pas en politique, à la présidence de Poitou-Charentes, qu'elle conquit vingt ans plus tard, elle s'est imposée, autant soutenue par certains socialistes que détestée par d'autres. Si elle forme avec François Hollande un couple en équilibre, c'est seule qu'elle phagocyte l'espace médiatique, véritable reine des icônes. Mais le monde tel qu'elle le voit reste obscur: le ton l'emporte sur le fond. Radiographie d'une femme et de sa stratégie
Ce jour-là, Jean-Marie Le Pen est d'humeur badine. Il y a environ un mois, il affrontait Jacques Chirac au second tour de l'élection présidentielle… Attablé entre deux journalistes, il revient sur le séisme du 21 avril 2002, évoque l'échec de Lionel Jospin et la déroute des socialistes. «Vous verrez, lance-t-il, soudain sérieux, à des interlocuteurs un peu déconcertés. Dans cinq ans, le candidat socialiste à l'élection présidentielle, ce sera Ségolène Royal!»
Le leader de l'extrême droite aura donc, le premier, anticipé l'engouement de l'opinion pour l'élue des Deux-Sèvres et l'opiniâtreté de la députée PS à aller au bout de l'aventure. Jean-Marie Le Pen ne la connaît pas - il l'a juste observée à la télévision. Il l'a regardée fonctionner avec les médias, il a écouté avec attention ses interventions, ministérielles ou non: il est désormais persuadé d'avoir raison. Le 14 juin, ce n'est plus une intuition, c'est une conviction.
Quatre ans plus tard, si Ségolène Royal n'est pas encore la candidate désignée par les socialistes, elle est la mieux placée dans les sondages pour les faire gagner en 2007. En quelques mois, démentant tous les pronostics qui la cantonnaient au rôle d'outsider, elle s'est imposée en favorite, sans rien changer de ses méthodes de travail. Au contraire: c'est en marge du parti qu'elle progresse et c'est dans une démarche personnelle qu'elle s'inscrit. Professionnelle de la politique, elle s'en tient à une campagne artisanale, banale avec démesure. Loin des meetings, qu'elle juge «ripolinés», de Nicolas Sarkozy et de sa machine de guerre UMP, Ségolène Royal a fait le pari de la simplicité. Mais quelle femme se cache derrière cette quinquagénaire à l'allure de jeune fille, apparemment modeste, apparemment aimable - apparemment différente?
Des expériences pénibles
Longtemps, ses relations avec ses collaborateurs ont alimenté une chronique quasi quotidienne de gracieusetés. C'était une secrétaire en larmes après un éclat de voix qui venait épancher ses sanglots dans le bureau du député d'à côté; c'étaient des chauffeurs ministériels exaspérés par la manière qu'elle avait de s'adresser à eux, au point qu'il fallait tout l'entregent de François Hollande pour les rasséréner autour d'un café; c'étaient des attachés de presse harcelés par une élue en quête permanente de notoriété, et qui changeait d'avis aussi vite qu'elle en donnait… A l'Elysée déjà, où elle occupa un poste de chargé de mission à partir de 1982, Ségolène Royal avait une manière bien à elle de fonctionner. L'une de ses spécialités? Attendre qu'un déplacement du président soit méticuleusement organisé, concerté, détaillé, bref, terminé, pour faire parvenir une note à François Mitterrand et attirer son attention sur telle ou telle situation locale. Si le chef de l'Etat jugeait opportun de s'y intéresser, l'emploi du temps dans son entier était à rectifier en urgence, au désespoir de toute l'équipe. «Une fois, se souvient un ancien ministre socialiste, la modification du parcours est arrivée si tard que les officiers de sécurité ont considéré qu'ils n'avaient pas le temps d'assurer le trajet de manière sérieuse.»
En ce temps-là, supporter Ségolène Royal n'était pas un vain mot. «Elle séduit au loin, elle irrite au près», résumait l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Sur les 16 membres de son cabinet enregistrés au mois de septembre 1997 par Les Cabinets ministériels, 8 ont disparu en septembre 1999: en deux ans, la ministre déléguée à l'Enseignement scolaire a perdu la moitié de ses collaborateurs; d'autres s'abritent derrière une seconde fonction au cabinet de Claude Allègre, terre d'asile pour ségolénistes persécutés. Pourtant, en mars 1997, c'est Allègre lui-même qui a convaincu Lionel Jospin, très réticent, de nommer Ségolène Royal au gouvernement. Le Premier ministre se propose alors de lui offrir un poste de secrétaire d'Etat; elle se bat jusqu'à ce qu'Allègre lui obtienne un poste de ministre délégué. Peu rompu à ces subtilités protocolaires, il ne sait pas qu'à la différence d'un secrétaire d'Etat un ministre délégué se voit attribuer des domaines précis et qu'il assiste à tous les Conseils des ministres.
Alain Etchegoyen, ex-conseiller de Claude Allègre au ministère de l'Education, vient de publier «Votre devoir est de vous taire», aux éditions de l'Archipel. Il y consacre un chapitre à ses relations avec Ségolène Royal, «une expérience qui restera parmi les deux ou trois plus décevantes et plus pénibles que j'ai faites dans le monde politique». Il dénonce un personnage «parasité par les questions d'image, qui l'obsèdent», et la difficulté de travailler avec elle: «J'ai toujours eu du mal à aborder les questions de fond avec Ségolène Royal, qui ne pensait qu'à faire des “coups''.»
Etchegoyen raconte aussi une entrevue qu'il a avec la ministre avant une interview sur Europe 1 consacrée à la pédophilie: elle se serait enquise auprès de lui des possibilités de démasquer les instituteurs pédophiles lors de leur visite médicale. Impossible, lui répond-il, effaré de découvrir l'amalgame entre pédophile et homosexuel.
Sentinelle de la cause féminine
Une anecdote que Ségolène Royal dément formellement, assurant n'avoir jamais abordé ce sujet avec le philosophe: le conseiller de Claude Allègre, affirme-t-elle, affichait à son égard au mieux de l'indifférence, au pis de la condescendance. En tout cas, rien qui s'apparente à une volonté de collaborer. Mais le petit monde qui gravite autour du PS bruit de cette histoire, amplifiée, déformée, complaisamment rapportée par plusieurs anciens ministres du gouvernement Jospin, et dont la version actuelle est contestée par Alain Etchegoyen lui-même. L'hostilité de certains socialistes à l'encontre de Ségolène Royal a pris de telles proportions qu'ils sont prêts à colporter le pire avec l'unique volonté de nuire.
Elle n'a jamais fait mystère de sa pudibonderie. Elle exècre les plaisanteries graveleuses, les bons mots égrillards qui détendent une réunion. A La Rochelle, lors du week-end traditionnel de l'université d'été du PS, rien ne l'agace comme les sourires de François Hollande aux blagues scabreuses qu'affectionnent François Rebsamen ou Julien Dray. Elle juge que ces propos dégradent l'image de la femme, au même titre que la pornographie ou certaines publicités, qu'elle combat. Virulente dans l'attaque, elle l'est aussi dans le propos. Au point, parfois, d'en laisser ses visiteurs pantois: au cours d'un déjeuner où elle reçoit quelques journalistes, à l'été 2000, la ministre déléguée à la Famille s'insurge ainsi contre la campagne d'une grande marque de cosmétique, Jeanne Piaubert, qui affiche en plan rapproché sur tous les murs de Paris un postérieur au galbe parfait. Ségolène Royal, qui vient déjà d'expliquer que sa petite fille de 8 ans ne porte plus de jupe courte depuis qu'une chute en rollers lui a attiré les commentaires déplacés d'un passant, dénonce l'image de «ces fesses offertes» et suggestives. «Quand on les voit», conclut-elle d'un ton sans réplique devant ses invités médusés, ce qui lui paraît venir immédiatement à l'esprit, c'est l'envie de «les sodomiser»!
Ségolène Royal s'est apaisée avec les années. Mais partisane engagée de la cause des femmes elle demeure, sentinelle éternelle sur le qui-vive, prompte à se rebeller lorsqu'un entretien lui paraît inéquitable: «Poseriez-vous cette question à un homme?» est devenu l'une de ses reparties favorites. Quitte à se vider de sens lorsqu'elle est lancée à un journaliste américain qui interroge la candidate potentielle sur la situation en Irak.
Sa pratique à la tête de la région Poitou-Charentes, la vie qui passe, aussi, semblent lui avoir donné l'assurance et la sérénité qui lui manquaient. Intellectuellement convaincue de sa cohérence, forte de la diversité de ses expériences - l'Elysée, l'Assemblée, la région - Ségolène Royal dit à présent qu'elle est une femme libre. Lorsqu'une interrogation lui déplaît, loin de la pression médiatique qui exigerait d'elle une foultitude de réponses engagées, elle se contente de l'écarter. Elle se fait confiance au point de refuser sans hésiter les situations imposées. Ce qu'elle pense de l'affaire Clearstream? Elle ne veut pas «improviser», dit-elle aux médias qui la questionnent à Bordeaux, le 6 mai, lors des états généraux du PS. L'engagement de la France au Proche-Orient doit-il, selon elle, rester plus favorable aux Palestiniens, qu'a toujours soutenus Jacques Chirac, ou pencher du côté d'Israël, comme l'avait amorcé Jospin? «Vous croyez vraiment que je vais répondre comme ça à cette question?» demande-t-elle au journaliste avec qui elle discute au téléphone. «C'est le degré zéro de la politique», constate un député socialiste, plus consterné qu'irrité. «C'est la bonne manière d'être prise au sérieux», affirme un autre, qu'elle a rencontré récemment. Il est sorti bluffé du déjeuner: «Elle parle d'un problème et elle propose une solution. Je lui demande si elle pense que cela va passer du côté des syndicats. Mais elle s'en fout! Elle est totalement en dehors d'un rapport de force, vous répond qu'il faudra bien se rendre à la raison et que, si on veut avancer, il faudra tout essayer.»
Sa force, c'est d'avoir désarçonné les éléphants du parti. Ils ne la comprennent pas, ils ne la devinent pas, ils ne l'anticipent pas. Elle n'est jamais là où ils pensent pouvoir la coincer. Tranquille, elle poursuit sa tournée des militants, indifférente au mauvais éclairage sur la scène de Rodez, au son inaudible dans le Pas-de-Calais. La même, qui se fait maquiller par le studio de France 3 avant les séances hebdomadaires de questions au gouvernement à l'Assemblée retransmises à la télévision, a fait une arme du côté «bricolé» de sa campagne au sein du PS. Elle n'a pas les moyens de ses adversaires, elle n'a pas leurs réseaux, elle n'a pas leurs soutiens, elle le revendique et va simplement son train. «Je ne m'interdis rien», répète-t-elle.
Parfois, elle commet des erreurs. «Je peux vous faire une confidence: mon projet sera socialiste!» s'écrie-t-elle en tribune lors d'une réunion publique, allusion à la phrase de Lionel Jospin qui amorça sa descente aux enfers en 2002: «Mon projet n'est pas socialiste.» Cette «confidence», c'est François Rebsamen qui la lui a soufflée. Mais il lui a vivement conseillé de la garder pour «plus tard», pour les heures noires où il faudrait, peut-être, contrer Jospin.
«Si tu voulais qu'elle le garde pour plus tard, il fallait le lui dire plus tard», constate François Hollande après que la «confidence» a fait le bonheur des journaux de 20 heures et - sans doute - mis Jospin de méchante humeur. Autre erreur: proposer à Bertrand Delanoë, dans le souci d'effacer le propos peu obligeant qu'elle a eu sur l'attitude de la France au moment des Jeux olympiques, de venir avec elle à Rome, où elle devrait soutenir le maire, Walter Veltroni, en campagne pour sa réélection. C'est mal connaître la proximité des rapports que l'édile parisien entretient avec ses homologues européens de gauche. C'est surtout ne pas avoir pris la mesure de la personnalité de Delanoë: voilà quelqu'un qu'on accompagne lorsqu'on a la chance d'y être convié, certainement pas l'inverse!
Dans ce monde dont les hommes incarnent la brutalité, Ségolène Royal a un atout majeur: sa féminité. Elle s'agace d'un article qui évoque la taille de ses talons ou la couleur de son tailleur - «Vous auriez écrit cela pour un homme?» - mais elle est habile à mettre en valeur un physique avenant. Les cheveux, qu'elle a dégagés vers l'arrière, les dents, qu'elle a remises d'aplomb - alors qu'elle accompagnait sa fille en visite chez l'orthodontiste, le médecin fit remarquer à la mère qu'elle aurait intérêt à se soigner. Certaines dents, devant, en chevauchaient d'autres: «Un défaut qui va s'accentuer avec le temps», avertit le praticien. Un appareil dentaire? Ségolène Royal n'imagine pas sourire sur des bagues métalliques. «Pas de problème, je vous les pose à l'intérieur.» Sitôt dit, sitôt fait. Désormais, l'élue dévoile une denture parfaite, et c'est toute la mise qui en paraît métamorphosée. D'autant qu'elle a rangé ses vestes Yves Saint Laurent, trop strictes, pour des tailleurs moins «couture» mais nettement plus «fashion».
Renouer avec le parti
L'allure paraît anodine - c'est pourtant l'un des éléments les plus visibles de la convergence entre cette femme et les aspirations d'une grande partie de la société. Ségolène Royal incarne, à tort ou à raison, un certain nombre des aspirations des Français à une société différente, tout en les rassurant sur la pérennité des valeurs ancestrales. «C'est une maman qui vous parle», peut-elle répéter sans embarras, sans se soucier des quolibets. «C'est gagné pour elle, qui offre une revanche à toutes les mères de France», écrit Daniel Bernard dans la biographie qu'il lui consacre aux éditions Jacob-Duvernet, Madame Royal.
Aujourd'hui, elle n'a cure des tensions qu'engendrent ses succès au sein de l'appareil socialiste et se fout des commentaires qui la clouent au pilori, walkyrie creuse avide d'éclat. Elle n'a pas forcément raison: si elle gagne la primaire interne, il lui reviendra d'animer l'ensemble de la machine, d'en être le «chef d'orchestre». L'une des raisons de l'échec de Lionel Jospin en 2002, c'est l'inadéquation entre un homme et son parti. A trop mener campagne sur ce qui la distingue du PS, Ségolène Royal, malgré l'appui de François Hollande, pourrait avoir du mal à renouer des fils, écheveau fragilisé face au rouleau compresseur de l'adversaire. Les français ont le sentiment de la découvrir. Mais c'est d'abord des socialistes qu'elle aura besoin pour la porter vers l'Elysée.
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Ségolène et eux
Des socialistes partagés
Celui qui y a toujours cru
Julien Dray (porte-parole du PS).
Ceux qui sont avec elle depuis le début de l'aventure
Michel Sapin (président de la région Centre).
Patrick Mennucci (vice-président de la région Paca).
Malek Boutih (secrétaire national chargé des questions de société).
Ceux que les sondages ont convaincus
Jean-Jack Queyranne (président de la région Rhône-Alpes).
Jean-Pierre Masseret (président de la région Lorraine).
Gérard Collomb (maire de Lyon).
Ceux qui ont démenti s'être ralliés
Jean-Yves Le Drian (président de la région Bretagne).
François Patriat (président de la région Bourgogne).
Michel Vauzelle (président de la région PACA).
Celui qu'on ne comprend pas: avec elle ou pas?
François Rebsamen (n° 2 du PS, maire de Dijon).
Celle qui la défend
Yvette Roudy (ancienne ministre).
Celles qui l'évitent
Anne Hidalgo (1re adjointe à la mairie de Paris).
Martine Aubry (maire de Lille, ancienne ministre).
Annick Lepetit (députée de Paris).
Ceux qui en disent du bien
Pierre Mauroy (ancien Premier ministre).
Vincent Peillon (député européen).
Arnaud Montebourg (député de Saône-et-Loire).
Les ennemis irréductibles
Jean Glavany (ancien ministre).
Bertrand Delanoë (maire de Paris).
Claude Allègre (ancien ministre).
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