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Vendredi 15 décembre 2006

Quand Ségolène Royal était jeune fille au pair à Dublin



DUBLIN (Reuters) - Ségolène Royal avait déjà une belle cote de popularité avant d'entrer en politique, à écouter les souvenirs des enfants qu'elle a gardés au cours de l'été 1971 à Dublin en Irlande.

"Je me souviens d'une personne très chaleureuse, très douce", déclare Graziella Schuster qui avait huit ans quand la jeune Ségolène Royal qui allait avoir 18 ans arriva dans sa famille comme jeune fille au pair à Dublin au cours de l'été 1971.

"Nous avions eu d'autres jeunes filles au pair qui n'étaient pas très agréables, aussi ce fut comme une bouffée d'air frais entrant dans la maison", ajoute Graziella Schuster. "Elle n'était pas comme les autres. Elle voulait avoir un vrai contact avec nous."

Graziella, qui est l'aînée de trois enfants, raconte les activités avec celle qui n'était pas encore entrée en politique : la chasse aux papillons et aux abeilles, les séances de peinture dans le jardin et donner un coup de main à la cuisine.

"Elle nous impliquait dans tout ce qu'elle faisait. Je parlais avec mon frère aujourd'hui et il a lui aussi un souvenir très affectueux d'elle. La chose principale dont il se souvient, c'est qu'elle était drôle".

Bien que le nom de Ségolène Royal commence à être connu internationalement, Graziella Schuster n'a réalisé que ce week-end, quand elle a été contactée par un journaliste, que celle qui sera peut-être un jour la première femme présidente de l'histoire de France avait été sa baby-sitter.

"Il y a trois ou quatre semaines, j'ai dit à mon mari : 'la seule autre fois que j'ai entendu le nom de Ségolène c'était avec notre jeune fille au pair', mais je n'avais alors pas fait le rapprochement", raconte Graziella Schuster.

"Si elle gagne, je lui enverrai un mot pour la féliciter et lui souhaiter bonne chance. J'espère seulement qu'elle a des souvenirs heureux de l'époque passée ici."

Sources Yahoo fr

Posté par Adriana Evangelizt



Par Adriana EVANGELIZT
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Mercredi 22 novembre 2006

Eh bien... écoute Ségolène,  tu enflammes vraiment les coeurs dans le monde entier... voilà un article... que dis-je... une saga éblouissante venue d'Afrique où tu es à la fois Jeanne d'arc... sherpa... missionnaire... Zapatera... caporal-chef... féministe... star... et bien plus que cela encore mais écrit avec grand talent ! Ainsi sois-tu !

Ainsi soit-elle !

par FRANÇOIS SOUDAN

Plébiscitée par les militants de son parti, la candidate socialiste à la présidentielle française de 2007 est la première femme en mesure de conquérir l’Élysée. Portrait d’une battante qui incarne une nouvelle manière de faire de la politique.

 

Rien ne révèle mieux votre face cachée, votre jardin secret et vos ressorts intimes que l’identité du personnage que vous auriez aimé être. Pour Ségolène Royal, l’icône absolue est d’autant plus paradoxale (et politiquement incorrecte) qu’elle la partage avec un certain Jean-Marie Le Pen - aussi n’en parle-t-elle presque jamais. Jeanne d’Arc, sainte et guerrière, brûlée vive sur le bûcher de l’intolérance est, pour la candidate du Parti socialiste (PS) à l’élection présidentielle, le référent historique suprême et l’expression sacrificielle de ce qu’est à ses yeux la politique : une mission. Une seule fois, Ségolène s’est lâchée à propos de la pucelle de Domrémy, issue comme elle de Lorraine, à qui elle semble vouer une quasi-adoration. C’était à Orléans, en mai 1998, lors d’un discours prononcé à l’occasion d’une obscure élection régionale. Sous le regard éberlué des militants, celle qui était alors ministre dans le gouvernement de Lionel Jospin, se lance dans une évocation inspirée de son héroïne : « Dans un monde confisqué par les hommes, tu as commis le triple sacrilège : être une femme stratège, une femme de guerre et une femme de Dieu. Et tout cela, pire offense encore, en ne venant de rien et en n’étant rien. La politique, comme toi, doit être dérangeante, crânement généreuse, farouchement morale. Je veux te dire, au nom de toutes les femmes, les sœurs immolées, mutilées, vendues, exploitées, tuées dès la naissance, que l’on aurait tant besoin que se lèvent d’autres Jeanne partout dans le monde. Tu es pour nous toutes le témoignage de l’insoumission et de la tendresse, toi qui, brûlée à 20 ans, n’as pas eu le temps d’être mère. Tu es cette jeune fille simple et fragile qui reste femme et humaine dans les combats. » En quelques mots, tout est dit sur Jeanne, mais tout est dit aussi sur Ségolène. Car comment ne pas apercevoir qu’en s’adressant ainsi à la sainte, les yeux noyés dans le ciel d’Orléans, c’est d’elle-même que parle Mme Royal ? Redresser la France, délivrer un message qu’elle seule entend, se battre contre les hommes et leurs sarcasmes, l’épée à la main et le panache au vent, suivre son destin de louve solitaire, transgresser les interdits, confondre son « désir d’avenir » avec celui du peuple, ainsi chevauchait Jeanne et ainsi se voit, se vit Ségolène. Contrairement à la plupart de ses camarades socialistes, cette femme de 53 ans n’a jamais eu pour modèles de jeunesse un Mao, un Guevara ou même un Jaurès, mais la vierge cuirassée qui bouta les Anglais hors du royaume de France. C’est dire toute la complexité de celle qui, parce qu’elle déplace les frontières traditionnelles et brouille le jeu politique, est la première Française à pouvoir rêver tout haut d’un destin national.

Enfance. Tous les psychanalystes le savent : ce qui est important, ce n’est pas l’histoire réelle, mais celle que l’on croit avoir vécue - et chacun des enfants d’une fratrie détient sa propre vérité. Très contestée par la plupart des membres de sa famille, la version que Ségolène Royal offre de son enfance est l’une des clés essentielles de son comportement. Son père, Jacques, fils de général et lieutenant-colonel dans l’artillerie de marine, a été prisonnier en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale avant de traîner ses guêtres en Indochine, puis en Algérie. Lorsque Marie-Ségolène, quatrième enfant d’une famille qui en comptera huit, vient au monde le 22 septembre 1953, Jacques Royal est en poste sur la base de Ouakam, quartier de Dakar, au Sénégal. Affecté début 1955 en Martinique, puis dans l’est de la France, il emmène avec lui à chaque fois son troupeau de bambins (huit enfants en neuf ans !) sur lequel veille son épouse Hélène, femme soumise et effacée. Chez les Royal, on est militaire de père en fils, avec ce qui va de pair : catholicisme limite intégriste, nostalgie monarchiste et vote à l’extrême droite. Installés à Chamagne, petit village des Vosges, dans une grande bâtisse froide de trois étages et dix pièces, les Royal vont à la messe le dimanche, écoutent des chants grégoriens et les filles portent nattes et jupes plissées. De cette atmosphère stricte, très vieille France, où tout tourne autour de la figure de commandeur d’un père maître absolu, autocrate au sein de son propre foyer, Ségolène brossera plus tard le portrait d’une enfance à la Zola, au grand dam de ses frères et sœurs. Scolarisée dans un lycée catholique d’Épinal, puis étudiante en sciences économiques à Nancy, elle bâtit très tôt sa personnalité en opposition frontale avec son père. Surtout à partir du moment où sa mère, Hélène, fuyant les déchirements conjugaux, quitte Chamagne et son dictateur de mari. Soutenue par Ségolène, elle demande le divorce, ce que Jacques refuse, tout comme il refuse de lui verser la moindre pension alimentaire. Des procès s’ensuivent, que Ségolène active avec acharnement. Jusqu’au bout, elle refusera toute réconciliation avec son géniteur. En juin 1981, alors toute jeune chargée de mission à l’Élysée, elle assiste aux obsèques de ce père rejeté. À cette occasion, elle revoit ses oncles et tantes, ses cousins ainsi que la plupart de ses frères et sœurs, pour la dernière fois. Depuis, Ségolène a tranché, en bloc, toutes ses racines, à l’exception d’une seule : celle qui la relie à sa mère.

Énarque. Licenciée en économie, Ségolène Royal rejoint Paris en 1975 où elle intègre l’Institut d’études politiques - Sciences-Po. Son petit ami d’alors, un jeune homme à particule fils d’un gros producteur de champagne, l’accompagne. Tous deux logent dans la même chambre de bonne, mais le couple ne survivra pas aux aléas du concours d’entrée à l’École nationale d’administration (ENA). Ségolène est admise en 1978, au second essai, alors que Guillaume échoue. Voici donc la provinciale timide et coincée, jolie et rebelle, membre de la « promotion Voltaire », l’une des plus célèbres de l’ENA. Parmi ses condisciples figurent en effet un certain Dominique de Villepin et sa sœur Véronique, les futurs ministres Renaud Donnedieu de Vabres, Michel Sapin et Frédérique Bredin, le futur patron du Groupe Axa Henri de Castries, l’actuel directeur de la Monnaie de Paris Dov Zerah et… François Hollande. Fils d’un médecin normand, déjà diplômé d’HEC et de Sciences-Po, celui qui deviendra bien plus tard le premier secrétaire du PS est un garçon brillant, politiquement engagé, avec un côté chef de bande et un humour décapant. Très vite, Ségolène est sous le charme de son cadet de quelques mois. Elle adhère au PS fin 1978 et emménage dans la chambrette de François. Amoureuse, Ségolène est aussi une bosseuse du genre besogneux. Sans beaucoup travailler, Hollande sortira de l’ENA au 11e rang. Villepin au 25e. Royal, elle, se classera 95e sur 160 élèves.


Sherpa. Si Ségolène Royal a eu dans sa vie un mentor, c’est sans doute lui : Jacques Attali. Parmi la petite foule des militants qui se pressent, fin 1980, rue de Solférino, pour participer à la campagne présidentielle de François Mitterrand, Attali repère très vite le couple Hollande-Royal. Il les embauche et, la victoire venue, les emmène avec lui à l’Élysée, où il occupe le bureau le plus proche de celui du chef de l’État. Ségolène, qui avait commencé sa carrière en rédigeant des fiches sur la question féminine pour le candidat, s’installe dans une soupente de la rue de l’Élysée. Chargée de mission, puis conseillère technique, elle remplit le rôle obscur - mais formateur - de sherpa du sherpa, dont les notes, quand elles arrivent jusqu’au bureau présidentiel, sont invariablement classées en bas de la pile. Il faudra attendre 1988 pour que Mitterrand, qu’elle ne croise que rarement mais qui la fascine, s’intéresse à cette jeune femme discrète. Rien à voir avec l’omniprésence à ses côtés d’une Élisabeth Guigou ou d’une Édith Cresson. Suivant l’adage bien connu de « Tonton », selon qui on n’est rien en politique tant qu’on n’a pas subi l’épreuve du suffrage universel, François et Ségolène se cherchent entre-temps un point de chute électoral. Lui choisit la Corrèze, elle la Normandie, où sa mère s’est installée. Première tentative en 1986 à Trouville et premier échec : les caciques locaux du PS ont tout fait pour écarter la parachutée aux dents longues. Ségolène récidive aux législatives de 1988, cette fois dans les Deux-Sèvres, région Poitou-Charentes. Elle est élue. Comment a-t-elle décroché cette circonscription ? Au culot, tout simplement. Elle a attendu François Mitterrand à la sortie de son bureau et l’a coincé, gentiment mais fermement : « Je veux être députée. » Surprise du président : « Êtes-vous sûre de le vouloir ? » Réponse : « Oui, j’en suis sûre. » « Bien, j’en parlerai à Mauroy et à Mermaz. » Commentaire, plus tard, de Ségolène : « Saisir le moment, ne pas attendre qu’il passe, c’est ça la politique. »


Ministre. 1992. Ségolène Royal a 39 ans. Elle est députée depuis quatre ans, mère de trois enfants, Thomas, Julien, Clémence, et enceinte du quatrième. François Mitterrand lui propose d’entrer au gouvernement de Pierre Bérégovoy comme ministre de l’Environnement. Elle accepte, bien sûr. Puis plaide aussitôt la cause de son compagnon : « Pourquoi François n’est-il pas ministre ? C’est injuste. » « Je comprends, soupire Mitterrand. Il y a bien une solution : lui entre, et vous, vous sortez, je ne veux pas avoir un couple au gouvernement. » Ségolène reste muette un instant, puis se reprend : « Dans ces conditions, puisqu’on ne peut pas discuter, je viens. » L’expérience durera moins d’un an, le temps pour Ségolène de réussir deux coups médiatiques et de révéler un talent de « pipolisation » des plus prometteurs. Enceinte de huit mois, elle se rend au Sommet de la Terre, à Rio, accompagnée d’une infirmière militaire. Après avoir jeté au panier le discours que lui avait préparé le Quai d’Orsay, elle monte à la tribune, pose sa main sur son ventre rebondi et prononce une allocution émouvante sur l’enfance. Présents dans la salle, Fidel Castro, Li Peng et Helmut Kohl applaudissent. Effet garanti. À peine de retour à Paris, la voici qui accouche de Flora, 2,7 kg. Une heure après la coupure du cordon ombilical, les chaînes de télévision filment, avec son accord, la maman et son bébé. François Hollande est furieux. Ségolène, évidemment, ne l’avait pas prévenu. Pour elle, déjà, l’important n’est pas ce que l’on fait ou dit. C’est ce que l’on montre.

1993. Cohabitation. Ségolène Royal est l’une des rares socialistes à sortir indemnes du désastre des législatives. Elle est la mieux élue des députés PS et, à ce titre, revendique la présidence du groupe socialiste à l’Assemblée. Un homme s’y oppose et rafle la mise : Laurent Fabius. C’est le début d’une longue inimitié. Profitant d’une disposition qui permet aux députés de devenir avocats, Ségolène passe le concours au barreau de Paris et intègre, en 1994, le cabinet Teitgen. Mais elle ne plaidera jamais : trop empruntée, trop maladroite, trop brusque, ce n’est pas sa tasse de thé. En 1995, elle est avec François Hollande de ceux qui croient en la candidature innovante de Jacques Delors à la présidentielle, avant de déchanter devant l’abandon de leur favori. Et puis, comme elle s’ennuie un peu ces années-là et que le Palais-Bourbon ne l’a jamais attirée, Mme Royal écrit des livres qui la décrivent. Le Printemps des grands-parents traite du rapprochement des générations, Le Ras-le-Bol des bébés zappeurs, des rapports entre les enfants et la télévision, Pays, paysans, paysages, de l’environnement. Bientôt paraîtra La Vérité d’une femme, qui est un peu son autobiographie.

1997. Nouvelles législatives, anticipées cette fois, décidées par Jacques Chirac. Et nouvelle vague rose. Lionel Jospin entre à Matignon et Ségolène, réélue dans les Deux-Sèvres, demande cette fois la présidence de l’Assemblée nationale. Les éléphants ont un haut-le-cœur. Qui lui barre la route et s’installe au perchoir ? Encore Laurent Fabius. Cette fois, la rupture entre eux est consommée. En guise de lot de consolation, Jospin, qui se méfie d’elle, offre à Ségolène un poste de ministre délégué à l’Enseignement scolaire, sous la tutelle de Claude Allègre. L’attelage est absurde, et leurs rapports seront vite exécrables - tout comme ils seront intenables avec les deux autres ministres de tutelle sous la houlette desquels Ségolène Royal aura à travailler : Martine Aubry et Élisabeth Guigou. De plus en plus, la fille de Jacques Royal apparaît comme une solitaire qui se fiche comme d’une guigne des solidarités partisanes. Elle sera la seule, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002, à exiger de Lionel Jospin qu’il fasse son autocritique. À ses yeux, Jospin est un loser, il n’est plus rien. Place à son propre destin.


Zapatera. 28 mars 2004. À l’issue d’une campagne minutieuse et parfois acerbe contre les notables et les gros céréaliers, mais prenant la défense des petits producteurs écrasés par l’Europe productiviste et des salariés menacés dans leur emploi, Ségolène Royal conquiert de haute lutte la présidence de la région Poitou-Charentes. Sa victoire est d’autant plus remarquée que cette région est le fief de Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre. Depuis, la Ségolie, comme disent ses adversaires, est devenue le laboratoire du « royalisme ». La méthode tout d’abord : enchaînant à un rythme d’enfer, trois jours par semaine, les visites sur le terrain, Ségolène y est en campagne électorale permanente. Adepte du spoil system, elle a « nettoyé » l’hôtel de région de Poitiers de tout ce qui rappelle le système Raffarin, sans états d’âme. Les thèmes ensuite : c’est ici que sont testés in vivo les concepts de « démocratie participative » et de « conseils de citoyens » prônés par la candidate. Gadgets à la sauce altermondialiste (l’idée des fameux conseils de surveillance des élus a été importée de Porto Alegre, au Brésil) ou expérience de démocratie directe ? Difficile, pour l’instant, de répondre, leur application n’en étant qu’à ses balbutiements. L’équipe, enfin. Plus exactement « l’équipe A », la B ayant pris ses quartiers à Paris sous la houlette de l’énarque Christophe Chantepy. Ségolène travaille en Poitou-Charentes avec un autre énarque, Jean-Luc Fulachier, son directeur de cabinet. Et avec Sophie Bouchet-Petersen, sa « tête chercheuse », une ancienne trotskiste tendance Krivine, virevoltante, bouillonnante de trouvailles et entièrement dévouée à sa patronne. Son Attali à elle. L’opposition dénonce régulièrement l’autoritarisme de la présidente de région, sa gestion unilatérale et son néopoujadisme à la mode José Bové, qui lui font défendre bec et ongles les producteurs bio de fromage de chèvre et attaquer de front le capitalisme financier, les raids boursiers et les stock-options. De son triomphe de mars 2004, Ségolène Royal a acquis un surnom - la Zapatera, contraction du révolutionnaire mexicain Zapata et du président socialiste du gouvernement espagnol Zapatero - et surtout une conviction. Après être devenue la Jeanne d’Arc du PS, elle sera l’icône de la France. Les éléphants du parti, qui ne la prennent pas au sérieux, ne la voient pas venir. Comme ils ont tort !


Missionnaire. Voici donc une socialiste qui n’a pas lu Marx, qui n’a jamais lutté au sens militant du terme, qui n’hésite pas à puiser ses références dans saint Thomas d’Aquin (« l’ordre juste »), Tony Blair, les études d’opinion de la Sofres, les rapports de l’Institut des études démographiques et qui prône une « morale de l’action ». Voici une socialiste qui a fait baptiser ses quatre enfants et qui définit son projet comme un organisme vivant, évolutif au gré du temps et des gens, une socialiste à la fois sociale-démocrate et moderniste, altermondialiste et conservatrice dès qu’il s’agit de la famille. Voici une énarque qui revendique son statut d’antiexperte, capable de se tromper, comme tout le monde, quitte à corriger ses erreurs. Elle est la candidate du désir populaire, de l’envie d’autre chose, de la proximité et de la participation. Celle qui, non sans populisme, désacralise la politique traditionnelle, les programmes prêts-à-porter et les élus intouchables. Elle fait en meeting des apparitions quasi mystiques, debout pendant de longues minutes, muette face à la foule, en communion avec elle, comme habitée par sa mission. C’est dire si son positionnement est unique, si elle se démarque allègrement de son camp d’origine. Mœurs, école, sécurité : elle revendique le droit de tout dire, sans tenir aucun compte du projet socialiste. Alors qu’elle fait de la politique en professionnelle depuis vingt-huit ans, elle apparaît à la fois comme neuve et issue de la société civile. Des électeurs de Le Pen à ceux d’Arlette Laguiller, Ségolène ratisse large et s’adresse à tout le monde. Ne demandez surtout pas le programme : elle n’en a pas et n’en a cure. Dans sa façon de s’adresser aux Français, de leur dire : « Vous valez mieux que ce que vous avez », de violer sa famille politique et de proclamer la rupture, elle ressemble par certains traits à celui qu’elle rêve d’affronter en avril 2007 : Nicolas Sarkozy…1


Féministe. « Elle est dans un rapport un peu hostile à l’homme », dit de Ségolène son compagnon François Hollande, bien placé pour en juger. Depuis l’enfance et le bras de fer interminable qui l’opposa à son père, le combat contre le machisme est l’un des ressorts essentiels de Ségolène Royal. Pour elle, la mauvaise marche du monde est en grande partie générée par l’inégalité entre l’homme et la femme. Il y a dans cette attitude défensive et parfois agressive beaucoup de sincérité et un peu de calcul. Ainsi, Ségolène s’est toujours servie de son statut de femme pour relativiser, voire décrédibiliser, les critiques à son encontre. Son fameux « m’auriez-vous posé la même question si j’avais été un homme ? » est en passe d’intégrer les annales, au même titre que son « même quand je ne dis rien, cela fait du bruit ». Autre variante, à l’endroit cette fois de ses rivaux du PS : « Vous savez, c’est bien connu, une gazelle court plus vite que les éléphants. » Ce féminisme ségolien est néanmoins assez complexe et parfois ambigu. D’abord parce qu’elle-même semble assez réservée vis-à-vis de ses sœurs en politique, perçues soit comme des concurrentes (Aubry, Guigou…), soit comme jouant en sous-main le jeu des hommes. Ensuite parce que Mme Royal a toujours porté son état de mère de famille avec une certaine ostentation. Autant elle est une femme de gauche, autant elle est une maman de droite très à cheval sur l’éducation et le « cadrage » de ses enfants - lesquels ont été élevés dans le plus pur style bon chic bon genre.


« Moi, c’est moi ; lui, c’est lui ». Les rumeurs de mariage qui ont enfiévré les rédactions au cours de l’été 2006 sont retombées comme un soufflé. Qu’on se le dise : le couple Hollande-Royal, qui « se construit en avançant » (dit-elle) depuis un quart de siècle, restera dans le domaine de l’union libre. Pourquoi vouloir changer une formule qui marche ? Fabius, Rocard, Jospin et bien d’autres camarades socialistes ont consumé un mariage en politique, pas elle. Ségolène paraît bien décidée à ne jamais sacrifier son indépendance à un homme, fût-il le père de ses enfants. Quant à François, il semble se satisfaire d’une situation où chacun a son propre agenda, même s’il a dû mettre au rancart ses propres ambitions présidentielles. L’un des secrets de cet équilibre, affirment les proches du couple, est que Ségolène n’a pas à la maison le comportement qui est le sien à l’extérieur. Elle n’est absolument pas castratrice et s’efface volontiers derrière son Premier secrétaire de compagnon. Tous deux vivent une existence confortable de « bobos » nantis. Une propriété à Paris, une autre à Melle, dans les Deux-Sèvres, et une troisième à Mougins, non loin de Grasse, sur la Côte d’Azur : le patrimoine immobilier est respectable. Quant aux revenus du couple, toutes indemnités cumulées - François est député et maire de Tulle, Ségolène est députée et présidente de région -, ils s’élèvent à 18 500 euros par mois. Pas exactement ceux de la France d’en bas.

Caporal-chef. « Elle séduit de loin, elle irrite de près », a dit un jour Jean-Pierre Raffarin. Et il est vrai que le caractère de Ségolène Royal n’est pas des plus commodes. Solitaire, acharnée, battante, elle peut parfois être cassante, y compris avec ses propres collaborateurs, dont elle exige une totale disponibilité. Technicienne et tacticienne, elle a toujours considéré la politique comme une forme d’artisanat où chaque détail compte. Travailleuse, Ségolène fonctionne volontiers à l’instinct, avec une volonté de mouvement permanente, un peu semblable à celle qui animait le Tony Blair première manière. Courageuse, elle l’est aussi physiquement, ainsi qu’en témoigne cette anecdote de novembre 2002, à l’occasion d’une manifestation pour la défense du service public : chahutée par des militants en colère en compagnie d’Élisabeth Guigou, elle leur tint tête et se dirigea vers eux malgré les invectives et les projectiles, alors que sa blonde collègue se mettait prudemment à l’abri d’une porte cochère avoisinante ! Réminiscence involontaire de ses racines militaires ? Possible. Ségolène n’en disconvient pas : « Je définis un objectif, je prends mes dispositions, je l’évalue et je l’atteins, c’est très militaire », confie-t-elle. Quand elle distribue ses instructions et visite au pas de charge des écoles comme on inspecte un régiment, nul doute que la fille du lieutenant-colonel Royal s’imagine un peu en général.


Star des médias. Cette adepte inconditionnelle de la communication par textos, qui dirige sa PME électorale comme une start-up de la politique, a très tôt compris l’importance de l’image. De la naissance de Flora à cette semaine d’avril 2006 où elle réussit l’exploit de faire la couverture des quatre principaux hebdomadaires français, tout en passant au 20 Heures de TF1 et au show vespéral de Canal+, Ségolène apparaît comme une vraie experte en coups médiatiques. Filmée sur le scooter de son fils, qui l’emmène gare Montparnasse, photographiée à la une de Paris Match, raquette de badminton à la main et sa fille à ses côtés, souriant de tout l’éclat d’une dentition récemment refaite (comme, en son temps, un certain François Mitterrand), plus sexy, moins coincée et moins cheftaine, en tailleur Paul Ka blanc, crème ou bleu… Ségolène manœuvre sans être jamais familière, encore moins vulgaire. Attention aux journalistes et aux paparazzi qui franchissent sa ligne rouge, la dame sait se montrer une procédurière acharnée ! Le paradoxe chez elle est cette capacité unique à tutoyer le charisme tout en étant une oratrice plutôt médiocre. De ses maladresses d’expression, elle a su tirer une fraîcheur juvénile et une identification à son public qui font mouche. Son entourage craignait un peu le pire de la série de débats télévisés qui l’opposaient - le verbe n’est pas trop fort - aux éléphants Strauss-Kahn et Fabius. Ses adversaires au sein du PS ont guetté ses gaffes, pointé son absence de densité sur les sujets internationaux et espéré l’éclatement de la bulle médiatique Royal. À la fois tendue et angélique, Ségo a évité la plupart des pièges et fait mieux que limiter les dégâts.


Amis, ennemis. Des deux rivaux de Ségolène à l’intérieur du PS, le plus acerbe est sans doute Laurent Fabius. Après son fâcheux « qui va garder les enfants ? » adressé au couple Royal-Hollande, l’ancien Premier ministre a récidivé en estimant que Ségolène avait « la ligne politique de Michel Rocard et l’intelligence d’Édith Cresson » - ce qui, dans sa bouche, est tout sauf un compliment. Dominique Strauss-Kahn est plus courtois (ou plus habile), mais deux phrases prononcées à son égard par la candidate en disent long sur l’état de leurs relations. Lorsque Strauss-Kahn, mis en cause dans l’affaire de la Mnef, dut démissionner du gouvernement en 1999, Royal eut ce commentaire peu charitable : « Il faut que la justice passe. » Quant au bilan de DSK comme ministre de l’Économie et des Finances, le verdict ségolien tombe, en forme de couperet : « Une vision très archaïque du progrès influencée par les intérêts industriels. » Parmi les socialistes allergiques à la star de Poitiers, on relève également les noms de trois ministres de tutelle avec lesquels elle a travaillé (Claude Allègre, Martine Aubry et Élisabeth Guigou), ainsi que Lionel Jospin et Bertrand Delanoë. Mais la palme de la ségophobie revient sans conteste à l’ancien ministre des PTT de Mitterrand, Louis Mexandeau, littéralement déchaîné : « Ségolène, écrivait-il fin octobre, c’est une inculture de taille encyclopédique, un trou noir de la science, une ignorance crasse pire que reaganienne, bushiste, comme si elle n’avait pas lu un seul livre. » Pour l’instant, on l’aura noté, l’essentiel des critiques et des coups bas adressés à Ségolène Royal proviennent de sa propre famille politique - laquelle doit parfois lui sembler aussi étrangère que sa famille biologique. Nicolas Sarkozy se contente d’épingler son « amateurisme » en politique étrangère et Jean-Marie Le Pen le côté « bobo-bourgeoise » de celle qu’il appelle avec son élégance habituelle « lady Nunuche ». Les médias, on l’a vu, sont sous le charme. Seule exception notable sur ce dernier chapitre : les réserves plus qu’appuyées du très chevronné et très réputé Alain Duhamel. Dans son dernier livre, Les Prétendants, le journaliste politique le plus connu de France qualifie Mme Royal de « prestidigitatrice » et de « candidate imaginaire », avec « une sensibilité de gauche, un caractère de droite et des idées centristes ». Un produit de marketing en somme, avec ce qu’il faut de paillettes, d’illusion, d’images et de superficialité.

Fort heureusement pour elle, la madone a aussi des partisans et une belle collection de fans. Fondée en décembre 2005, son association Désirs d’avenir regroupe aujourd’hui quinze mille membres, dont une bonne partie de jeunes fédérés par Ségosphère, la bulle Internet lancée par son fils Thomas. Parmi les « royalistes » figurent des femmes comme Danielle Mitterrand, Édith Cresson et Yvette Roudy, des éléphants comme Pierre Mauroy, Jack Lang et Jean-Marc Ayrault, des personnalités de la société civile comme Bernard Kouchner et Bernard Tapie, des artistes tels Jamel Debbouze, Yannick Noah et Jeanne Moreau, des stars montantes du PS (Arnaud Montebourg, Julien Dray, Malek Boutih), des Verts comme Daniel Cohn-Bendit et même quelques grands patrons comme Brigitte Taittinger.


Novice. Ainsi qu’ont pu le remarquer tous ceux qui ont suivi, le 7 novembre, le dernier débat télévisé entre les candidats socialistes à la candidature, la politique extérieure est le point faible de Ségolène Royal. Son attitude en la matière, elle qui a toujours privilégié le terrain franco-français des conditions de vie, du développement régional et des préoccupations citoyennes, elle qui comprend un peu l’anglais et le parle mal, n’a rien à voir avec les discours gaulliens sur la grandeur de la France. Elle se limite à deux expériences fortes, mais courtes, qu’elle rappelle volontiers. La première remonte à 1994. Alors avocate, Ségolène participe au côté de Roland Dumas au combat en faveur de la députée kurde Leyla Zana, menacée d’emprisonnement en Turquie. Mandatée par François Mitterrand, elle se rend à Ankara et assiste, impuissante, à la prise d’assaut par la police du Parlement où s’étaient réfugiés Zana et ses collègues kurdes. La seconde est plus récente : janvier 2006. Consciente de son absence de visibilité sur la scène internationale et donc de son manque de crédibilité en la matière à l’intérieur du PS, Ségolène coiffe Jack Lang sur le poteau en se rendant, sans demander l’avis de quiconque, à Santiago du Chili, en pleine campagne présidentielle. Il est vrai que la candidate socialiste, Michelle Bachelet, lui ressemble : fille de militaire, ancienne ministre, féministe, mère de famille… Ravie, Ségolène assiste à la victoire de son alter ego et rentre à Paris auréolée. Le voyage à Dakar, huit mois plus tard, participe de la même volonté tardive d’exister et d’apprendre (voir encadré p. 27).

C’est tout et c’est peu. Car, pour le reste, les déclarations de Mme Royal évoluent entre banalité, truisme et prudence de Sioux. L’Irak ? « Je n’ai pas assez d’éléments pour apporter un jugement sur ce qui est en train de se passer », ou « c’est toujours facile de donner des leçons lorsque l’on est éloigné du pays », ou encore « nous avons tout intérêt à ce que ce pays se restabilise ». Israël ? « Israël a droit à la sécurité ; force est de constater que cette sécurité est toujours fragilisée. » Sans oublier la confusion, à propos de l’Iran, entre nucléaire militaire et civil… Reste à savoir si tout cela constitue vraiment un handicap rédhibitoire, ce qui est loin d’être sûr. Une Angela Merkel et un José Luis Zapatero avaient eux aussi un manque de pratique et d’intérêt en la matière, qu’il est tout à fait possible de compenser par le choix judicieux des ministres, des collaborateurs et des conseillers qui entourent le nouvel élu. Et puis, après tout, pour la France dans le monde comme pour la France tout court, le moment est peut-être venu de tenter et de vivre l’expérience d’une femme au pouvoir. Ce pays est le dernier en Europe où le chef de l’exécutif est plus qu’un président, un monarque. Sur ce point, au moins, la prétendante au trône a sur ses concurrents l’avantage de porter un nom prédestiné : Mme Royal…


1. Si l'on en croit l'avis d'une graphologue à qui nous avons soumis un exemplaire de son écriture, Ségolène Royal est « plus simple que sophistiquée », « plus pragmatique qu'intellectuelle dans son approche » et « plus dans la résolution des problèmes quotidiens que projetée dans l'avenir avec une stratégie bien définie ».

Sources Jeune Afrique

Posté par Adriana Evangelizt

Par Adriana EVANGELIZT
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Samedi 18 novembre 2006

Comment la tornade Royal a tout emporté


par Sylvain Besson


C'est l'un des plus beaux hold-up de l'histoire politique française. Il y a trois ans, Ségolène Royal n'était qu'une ancienne ministre de rang subalterne, dont le principal titre de gloire était de partager la vie du numéro un du PS, François Hollande. Ses ambitions présidentielles - exprimées en 1995 déjà - étaient considérées avec dédain et ironie par ses concurrents masculins. Ils ont compris trop tard à quel point leur rivale était irrésistible.

- Printemps 2004 : une étoile est née

Le 28 mars 2004, lors des élections régionales, Ségolène Royal devient le symbole de la résurrection de la gauche. Avec 54,7% des voix, elle s'empare du Poitou-Charentes, fief du premier ministre de l'époque, Jean-Pierre Raffarin. Il ne se remettra jamais de ce coup dur et démissionnera l'année suivante, après l'échec du référendum sur la Constitution européenne. Ségolène Royal, en revanche, devient l'une des personnalités politiques les plus populaires de France.


- Automne 2005 : la conquête de l'opinion

En septembre 2005, Ségolène Royal s'affiche en une du magazine Paris Match et laisse entendre qu'elle pourrait être candidate à la présidentielle. La sauce prend immédiatement : deux mois plus tard, au congrès socialiste du Mans, son sourire attire les caméras alors que ses camarades masculins bataillent sur d'obscures motions. En décembre, le Nouvel Observateur, hebdomadaire préféré de la gauche caviar, l'intronise officiellement: «Et si c'était elle?» La vague médiatique est lancée, elle ne s'arrêtera plus.

- Hiver 2006: le grand décollage

Dans la foulée, Ségolène Royal s'impose en tête des sondages chez les socialistes. Mais ses adversaires ne s'inquiètent pas trop : à leurs yeux, elle n'est pas crédible. La candidate utilise alors une carte maîtresse, la presse anglo-saxonne. Début février, elle brise un tabou en déclarant au Financial Times qu'elle adhère à certaines idées de Tony Blair. Plus tard, le New York Times lui consacrera un très long portrait. La gauche orthodoxe n'apprécie guère, mais l'objectif est atteint : comment ne pas prendre au sérieux quelqu'un à qui les médias les plus influents du monde s'intéressent tant ?

- Printemps 2006: des provocations qui paient

Fin mai, en banlieue parisienne, Ségolène Royal parle de créer des «systèmes d'encadrement à dimension militaire» pour les jeunes délinquants. Elle veut «remettre au carré les familles» dans le cadre d'une «République du respect» où la discipline régnera. La doctrine socialiste est bafouée, mais l'opinion publique apprécie. Ségolène Royal en fera une méthode : sur les 35 heures ou l'instauration de «jurys citoyens» pour contrôler les politiques, elle bouscule la ligne de son parti pour accroître sa popularité.

- Eté 2006: le parti tombe comme un fruit mûr

Ségolène Royal s'est mise à sillonner la province. Meeting après meeting, les dirigeants socialistes constatent que le phénomène Royal est bien plus qu'une bulle médiatique: là où elle passe, les gens se pressent, parlent d'élan, d'espérance, de renouveau... Publicitaires et spécialistes de la communication louent son charisme et notent l'émergence d'une mythologie qui mêle imagerie religieuse et héroïsme à la Jeanne d'Arc. L'engouement est irrationnel, mais puissant. Un à un, les barons socialistes se rallient à son panache blanc. Les concurrents qui la méprisaient - comme Arnaud Montebourg, le pourfendeur des banques suisses - deviennent ses partisans.

- Automne 2006: en campagne, elle plie mais ne rompt pas

Ses derniers adversaires, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn, pensaient pouvoir faire exploser «l'icône» lors des débats organisés en octobre et novembre par le Parti socialiste. Mauvais calcul: malgré quelques signes de flottement, Ségolène Royal ne s'effondre pas. Et les attaques un peu désespérées qui l'ont visée ces derniers jours - vidéos placées sur Internet, accusations de fraude n'ont fait que renforcer la mobilisation des militants en sa faveur.



Sources
Le Temps

Posté par Adriana Evangelizt

Par Adriana EVANGELIZT
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Vendredi 17 novembre 2006

Très bel article de David Revault d'Allonnes sur Ségolène...

Ségolène Royal, une irrésistible ascension



Par David Revault d'Allonnes


Ou comment la députée des Deux-Sèvres s'est imposée au Parti Socialiste •


En tailleur blanc, elle se détache, seule femme au milieu d'hommes en costume sombre. En ce 3 avril 2004, le Parti socialiste fête son quasi grand chelem des élections régionales, qui est aussi la première victoire d'envergure depuis le 21 avril 2002. A la tribune du conseil national du PS, parmi les nouveaux héros de la vague rose, Ségolène Royal truste la photo souvenir.

Avec la manière - 46,29 %, le meilleur score national des candidats socialistes -, elle vient d'emporter une prise de choix, le Poitou-Charentes de Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre. Raymond Forni, tout nouveau président de Franche-Comté, l'y félicite même d'un baisemain.

Pour beaucoup, cette image marquera la véritable irruption de Ségolène Royal dans le jeu socialiste, la genèse de son irrésistible progression vers l'investiture présidentielle. Au parti, ils lui ont même donné un nom, un peu comme à une fresque classique : «la femme en blanc au milieu des hommes en noir». «La Victoire de Samothrace, résume Michel Sapin, président de la région Centre. La possibilité de vaincre, la crédibilité électorale. Elle avait gagné contre le Premier ministre, ou presque. Et porter le talisman de la victoire, c'est efficace dans un parti d'élus.»

Ce jour-là, au PS, ils sont plusieurs à avoir compris : «Pour elle, ce n'était pas une fin, mais un moyen, se rappelle un proche de DSK. Honnêtement, on était loin de penser à l'époque qu'elle courait pour la première place. Mais nous avons pris conscience qu'elle n'allait pas s'arrêter là.»

Une élue d'abord en retrait

A l'époque, la compagne du premier secrétaire, députée des Deux-Sèvres depuis 1988, jouit déjà d'une jolie cote dans l'opinion, mais pas des ressources traditionnellement requises pour séduire le parti. «Jamais eu de club», lâche Julien Dray, porte-parole du PS. «Jamais participé aux bricolages des congrès», assure son aide de camp Patrick Mennucci. «Jamais beaucoup parlé dans les conseils nationaux, rappelle l'avocat Jean-Pierre Mignard, ami de longue date du couple Hollande-Royal. Il y a toujours eu chez elle une certaine appréhension devant le rituel, la logomachie du parti. Elle n'était pas à l'aise avec le langage du PS.»


Davantage que du lexique canonique des socialistes, Royal, tout au long de la campagne interne, aura effectivement usé de ses propres mots, «ordre juste» et «démocratie participative». Prenant ses libertés avec le projet du PS, elle a, de «carte scolaire» en «jury citoyen», fait scandale par ses propositions jugées droitières, populistes. Au point de fournir force munitions à des rivaux empressés de la flinguer, et d'hérisser nombre de socialistes. Mais l'icône Ségolène l'a emporté sur Royal l'iconoclaste. Au coup de sifflet final, elle vient d'être désignée comme la mieux armée pour défendre les couleurs du PS en 2007, et devient, à 53 ans, la première femme de l'histoire de la République en mesure de l'emporter dans la course à l'Elysée.

Son laboratoire poitevin

Le candidat Chirac avait fait de la mairie de Paris son camp de base. Pour Ségolène Royal, la prise de l'investiture passe par le Poitou. Au cours du match des prétendants socialistes, face à deux anciens ministres des Finances, elle a, autant que sa conquête du pouvoir régional, mis en scène l'expérience de son exercice. Evoqué à l'envi ses réalisations locales. Raisonné à l'échelon régional, même sur les questions d'immigration. Conseillère sur les questions sociales et environnementales du président Mitterrand dès 1982, trois fois ministre (de l'Environnement sous Bérégovoy, déléguée à l'Enseignement scolaire puis à la Famille et à l'Enfance sous Jospin), elle avait déjà manifesté un goût prononcé pour les mesures palpables et ciblées : congé paternité ou pilule du lendemain dans les collèges et lycées, délégation de l'autorité parentale ou lutte contre le bizutage. «Des mesures qualifiées de microscopiques, mais importantes et emblématiques, résume Christophe Chantepy, responsable du site Désir d'avenir. Elle estime qu'un certain nombre de sujets, bien que considérés comme non politiques, concernent la vie quotidienne des gens et doivent être réintégrés dans l'action publique.» Gratuité des livres scolaires, budget participatif des lycées, réorientation des aides économiques aux entreprises, résolution symbolique contre les essais d'OGM : la même inclination pour les dispositions concrètes préside désormais aux choix de la région Poitou-Charentes.


«Ségolène a toujours eu une passion pour les questions de société, la drogue, le tabac, l'éducation, la ruralité par rapport à la ville, raconte son ami Jean-Pierre Mignard. François, lui, avait une fascination pour la vie interne du PS.»

Septembre 2005: «Ça peut arriver»

De l'avis de tous, François Hollande était le candidat naturel du parti jusqu'à la victoire du non au référendum, qui divise le parti et met à mal son autorité. Pour Royal, la voie est libre. «Pendant longtemps, elle a été prête à mettre sa popularité au service de François, jure un proche. Mais quand elle a vu ses difficultés, elle a crânement joué sa carte.» C'est au mois de septembre 2005, lors des journées parlementaires de Nevers, que la question de sa candidature est posée très sérieusement pour la première fois. C'est l'académicien Jean-Marie Rouart qui s'en charge, dans Paris-Match. Ségolène Royal, qui pose avec Flora, sa plus jeune fille, répond sans fard : «Ça peut arriver.» Le jeu, illico, se durcit. «Qui va garder les enfants ?» s'inquiète, cruel, Laurent Fabius, qui, comme les autres, n'y croit pas. «A l'époque, tout le monde a pensé que c'était totalement saugrenu, se souvient un proche de la candidate. C'est leur première grave erreur.»


La tendance se précise pourtant deux mois plus tard, au congrès du Mans. Comme d'habitude, Ségolène Royal n'est pas intervenue à la tribune. Mais c'est elle qui a fait le plus de bruit. Les sondages, déjà, la placent en tête à gauche. Le doute n'est plus permis. Un membre d'une équipe rivale : «Elle ne se bat pas pour être au bureau national, elle refuse de prendre la parole au congrès.  Il était clair qu'elle ne voulait pas se mettre dans le jeu. On s'est dit : "C'est parti."» Pourtant, personne ne bouge. Fabius, Jospin, Strauss-Kahn nourrissent un calcul commun : que la candidature de Ségolène Royal, en faisant obstruction à celles des autres, serve la leur. «Les éléphants passent leur temps à s'épier, résume un proche. Et elle profite de ce surplace pour avancer.»

Au Chili, en janvier

Le congrès du Mans, après les déchirements du référendum, devait être celui de la synthèse. Il se révèle celui de la nouvelle hypothèse Royal. Reste à tester sa pérennité. Car les socialistes ne se bousculent pas autour d'elle. «On était très isolés», rappelle Patrick Mennucci, qui a basculé en faveur de la prétendante en l'accompagnant au Chili, en janvier. Un coup de maître : alors que le gratin de la Socialie est à Jarnac, sous une pluie battante, pour le dixième anniversaire de la mort de François Mitterrand, Ségolène Royal, à Santiago du Chili, rencontre Michelle Bachelet, élue présidente quelques jours plus tard. «Tous commémorent Mitterrand, et pendant ce temps, elle est dans l'action», se souvient un membre de son équipe. Le voyage est diversement apprécié. Mais Royal, déjà, a un coup d'avance.


L'élu socialiste, par nature, n'est guère porté sur l'aventurisme électoral. Mais la cote de popularité de Royal, mesurée dans les sondages et les réunions publiques, va assurer à son entreprise politique des parts de marché croissantes. «Là où elle allait, elle faisait un tabac énorme, et des échos ont commencé à nous revenir, explique son porte-parole Jean-Louis Bianco. Beaucoup de gens étaient bluffés par son sens du contact. Et un certain nombre de socialistes se sont dit: "Il se passe quelque chose."» Un engouement qui dépasse le parti. En Ardèche, en mars, elle attire un millier de militants à Privas- 400 de plus que n'en compte la fédération - pour contester à la droite «le monopole de la justice et de l'ordre». A Lille, en juin, elle retourne une salle chauffée à blanc par ses déclarations sur «l'encadrement militaire» des mineurs délinquants. «Petit à petit, on a vu le truc monter, poursuit Bianco. Des députés commencent à s'intéresser, des responsables fédéraux, à téléphoner, les fédés, à tomber. On est passé du : "Elle pourrait être candidate" à "On lui trouve des qualités présidentielles".» Des présidents de région, autour de Jacques Auxiette, patron de la région Pays-de-la-Loire ; des barons, comme Pierre Mauroy ou Gérard Collomb, maire de Lyon ; des jeunes loups, comme Arnaud Montebourg ou Vincent Peillon ; des responsables fédéraux : jusque-là réticents ou attentistes, nombre d'élus du PS, petits ou grands, font leur outing. Pour ces professionnels du suffrage universel, seule la victoire est belle. Et Royal semble en mesure de la leur procurer. Un proche d'un concurrent résume : «Les membres de l'appareil se sont dit : "Elle est tellement populaire que personne ne peut la battre. Si je ne prends pas position pour elle, je perdrai mon canton, ma ville."»

Les larmes de Jospin

Quand le dernier round démarre, fin août à l'université d'été de La Rochelle, il est déjà trop tard. Les larmes aux yeux, Lionel Jospin tente le come-back, brandissant sa légitimité et la «culture» du parti. Mais Ségolène Royal ne lâche rien. «Elle a alors montré sa force, souligne un proche. Elle l'a défié: "J'irai jusqu'au bout, et il faudra venir me chercher."» Elle organise son équipe de campagne, nomme ses porte-parole, aligne les soutiens. Et l'ancien Premier ministre jette l'éponge. Royal, au fond, n'a guère le sens des préséances. Elle l'avait déjà montré en 1995, quand elle s'était présentée aux municipales à Niort contre le maire PS sortant. Ou en 1997, quand elle ambitionnait de disputer le perchoir de l'Assemblée à Laurent Fabius. «Pour elle, il n'y a pas de loi salique, analyse Jean-Pierre Mignard, tout le monde peut.»


Plus jeune déjà, Marie-Ségolène Royal, en famille, «y était allée à bras raccourcis», poursuit Mignard. Au point d'assigner son père, Jacques, en justice, officier autoritaire et traditionaliste, pour qu'il s'acquitte de sa pension alimentaire. Devenue professionnelle de la politique, aurait-elle érigé l'émancipation en ambition électorale ? «On a toujours senti chez elle la volonté, parfois la crispation, de quelqu'un qui s'est fait à la force du poignet, résume Michel Sapin. Sur le thème : "Je sais ce que c'est de souffrir, je ne suis pas comme les fils de bourgeois." Elle a de l'audace. Ce qui peut paraître comme une impertinence à ses concurrents.» Ceux-ci, au fond, ont-ils vraiment cru en Royal ? Après l'abandon de Hollande, qui aura espéré jusqu'en septembre, Fabius et Strauss-Kahn, jusqu'au bout, n'auront de cesse de dégonfler la «bulle» sondagière et de démontrer l'absence de «fond» présumée de leur rivale. Un harcèlement de tous les instants, de l'affaire de la vidéo sur «les 35 heures au collège» en passant par le concerto en sifflets et lazzis du Zénith. Qui n'aura d'autre effet que d'effriter de quelques points l'imperturbable cote de la candidate. Leur mauvaise opinion de l'élue des sondages n'aurait-elle pas endormi la vigilance politique de ses rivaux ? «Ils vivent cette histoire comme un mauvais rêve, ironise un proche de la candidate. Et pensent toujours qu'il y aura un réveil.» Celui-ci a sonné en pleine nuit, retentissant.

Sources Libération

Posté par Adriana Evangelizt


Par Adriana EVANGELIZT
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Vendredi 17 novembre 2006

 

 

Ségolène Royal, parcours d'une conquérante

 

 

 

La désignation de la présidente de Poitou-Charentes, 53 ans, consacre un parcours savamment construit, l'oeil davantage rivé sur l'opinion que sur les partis.

 
ZAPATERA, ou Zapaterreur ? C'est selon. Il y a ceux qui voient en elle la seule chance de victoire de la gauche en 2007 et ceux qui disent qu'elle ne tiendra pas la route. Ceux qui voient en elle une ­conquérante, et ceux qui la décrivent comme une femme sans scrupule, prête à tout pour arriver au sommet. Ségolène Royal n'est pas une femme linéaire. On la rencontre souvent là où on ne l'attend pas. C'est l'une des clés de son succès d'aujourd'hui. Féministe et traditionnelle. Mère de famille et ambitieuse.

Quand elle les surprend, ses camarades la croient gaffeuse. C'est certainement leur première erreur. Il y a peu de place pour le hasard dans son discours qui, s'il n'est pas toujours exposé avec méthode, n'en est pas moins réfléchi. Et Royal a du flair. Grande dévoreuse de sondages et d'études statistiques, elle n'a pas son pareil pour repérer le sujet concret qui fait débat dans les familles et sur lequel, avec du bon sens et passant outre les dogmes, elle va pouvoir renverser la table. Tant pis s'il y a de la vaisselle cassée, son message sera passé. C'est ce qui fait sa différence avec ces éléphants dont même les socialistes se sont lassés au fil des ans. Ouvrant la voie à la candidature d'une femme, quinquagénaire, qui, de plus, est belle et ­toujours élégante dans sa veste souvent blanche.

Les Français se souviennent de son combat contre le bizutage. Contre la violence dans les programmes de télé regardés par les enfants. Contre le port apparent du string au collège. Ils ont été bluffés, dans les années 1990, lorsqu'avec l'appui du Charentais François Mitterrand, elle a obtenu le détournement de l'autoroute Nantes-Niort pour sauver les charmes du Marais poitevin devenu depuis un haut lieu touristique. Et se sont dit qu'une élue capable d'arriver à la garden-party de l'Élysée avec un cabas plein de chabichou pour défendre les producteurs de fromage de chèvre ne pouvait pas être totalement mauvaise. Ils n'ont pas oublié non plus la jeune femme à queue-de-cheval accueillant les caméras de télévision dans sa chambre de parturiente, pour présenter au monde sa dernière-née, Flora, à son premier jour d'existence. Des sujets de la vie de tous les jours, qui la rendent populaire, et font oublier qu'elle est issue, comme beaucoup de ses pairs, de Sciences Po et de l'ÉNA, où elle rencontra son compagnon François Hollande et croisa Dominique de Villepin.

Cette image construite au long cours lui permet aujourd'hui d'incarner la nouveauté, bien qu'étant entrée à l'Élysée comme conseillère du président dès 1981, au côté de Hollande, dans l'équipe recrutée par Jacques Attali. En 1988, Hollande et Royal entrent ensemble à l'Assemblée nationale. Lui, avait tout prévu. Elle, s'est réveillée à la dernière minute. Il ne restait plus qu'une circonscription de libre, dans les Deux-Sèvres. Pas un cadeau. Mais Royal a sauté dans le train pour arriver à la préfecture quelques heures avant la clôture, et s'est fait réélire depuis à Saint-Maixent. De l'ambition, elle n'en manque pas. En 1995, alors qu'Henri Emmanuelli dispute à Lionel Jospin l'investiture du PS pour la présidentielle, Royal surprend. Elle démissionne de son poste, honorifique, de présidente du conseil national et publie une tribune vengeresse dans laquelle elle dénonce « deux trains lancés l'un contre l'autre ». L'initiative fait sourire. Avec le recul, Hollande lui-même y voit une sorte d'acte fondateur. Mais ce qui la mettra vraiment en piste, c'est sa victoire aux régionales de 2004, quand elle prend la présidence de Poitou-Charentes, la Région du premier ministre d'alors, Jean-Pierre Raffarin, dont elle fait un laboratoire et un tremplin. La démocratie participative, à Poitiers, on connaît depuis deux ans. On y a aussi testé sa manière un peu cavalière de traiter les institutions quand elles se mettent en travers de ses projets.

« Une grande fratrie traditionaliste »

Marie-Ségolène Royal est née le 22 septembre 1953 à Dakar. Un lieu fortuit, comme pour beaucoup d'enfants de militaires venus au monde au gré des affectations de leur père. Le colonel Royal, fils de général, n'est pas commode. À Chamagne, dans les Vosges, où la famille s'est repliée, ce bel homme, autoritaire, votant Tixier-Vignancour, régit son épouse et ses huit enfants comme un régiment. À la baguette. Huit enfants nés en neuf ans, portant tous le nom de Marie, « pour nous mettre sous la protection de la Sainte Vierge ». Aux dires de sa fille, Jacques Royal n'a pas une grande ambition pour ses filles. « Très tôt, j'ai été exposée aux propos dépréciateurs que l'on réserve au»sexe faible*. Je n'avais pas à aller bien loin : tout cela se passait en famille », racontait-elle en 1996 dans son livre La Vérité d'une femme. Une famille qu'elle décrit comme « une grande fratrie traditionaliste », catholique pratiquante. Longtemps, elle a rechigné à parler de son enfance. Mais depuis qu'elle se prépare à être candidate, c'est devenu l'An I de la légende de Sainte Ségolène, enfant presque martyr, menacée du martinet, portant les robes déjà usées par ses soeurs aînées, tirant le diable par la queue pour financer des études qu'un père hostile se refusait à soutenir. De cette expérience certainement douloureuse, et peut-être même humiliante, elle a tiré un caractère de fer, un engagement féministe et un compte à régler avec le macho qu'elle soupçonne de sommeiller en tout mâle qui tenterait de lui barrer la route. Mais elle en gardera le goût des grandes familles, avec ses quatre enfants : Thomas, Clémence, Julien et Flora. Et si elle fustige les religions, toutes les religions qui ont, dit-elle, « toujours opprimé les femmes », elle ne néglige pas les choses de l'esprit. Dans un avion, en pleine campagne interne pour la désignation, elle lit le Petit traité de spiritualité au quotidien d'Anselm Grün, moine bénédictin de l'abbaye de Münsterscharzach, en ­Allemagne. Un best-seller de la littérature mi-psy, mi-religieuse, prônant un syncrétisme un peu new age et prodiguant des conseils pour mieux vivre en paix avec soi, les autres et Dieu.

Ministre de l'Environnement sous Pierre Bérégovoy en 1992-1993, puis de l'Enseignement scolaire de 1997 à 2000, elle récolte ensuite un strapontin : ministre déléguée à la Famille et à l'Enfance. Autrement dit, dans l'échelle des valeurs de gauche et la hiérarchie gouvernementale : rien du tout. Ses locaux ne sont même pas dans le VIIe arrondissement, c'est dire ! Mais elle ne l'entend pas de cette oreille. Elle entame alors une véritable guérilla : dès que le mot enfant est prononcé, Royal saute sur le sujet comme un parachutiste. Tant pis si ça n'est pas de son ressort, elle empiète, elle court-circuite, elle fonce sur la caméra et bien malin qui peut l'arrêter. D'autant que, au grand dam de ses collègues du gouvernement, qui n'en peuvent plus de ses manières, Lionel Jospin y trouve son compte : pendant que les socialistes votent le pacs à l'Assemblée nationale, Royal conserve la tradition au ministère. L'irritation de ses collègues à son égard est d'autant plus forte que Royal, à l'énergie et au culot, fait avancer ses dossiers et gagne souvent les arbitrages.

Dans cette campagne, Royal s'est nourrie de sa propre popularité. Drôle de rapport, pourtant, que celui de Royal et de la foule. À la limite de l'agoraphobie. En fin de meeting, un soir à Saint-Benoît, dans le sud de l'île de la Réunion, le chauffeur de salle s'égosille au micro. « Veuillez dégager l'allée centrale, Ségolène va remonter la salle pour venir vous saluer. » Royal a un mouvement de recul. Elle refuse, comme un cheval devant l'obstacle. « Ils vont me toucher », glisse-t-elle à son entourage. Elle sortira par la porte arrière, laissant les militants frustrés du contact tant attendu. À Solférino comme à Poitiers, on le sait : elle ne fait pas la bise. Parfois, même une poignée de main semble l'incommoder.

Ils ont envie d'y croire

Et pourtant, il y a de la ferveur quand Royal se déplace ! Dans la foule, les mains se tendent vers elle comme celles des fidèles voulant toucher les reliques un jour de procession. Les femmes sont les plus inconditionnelles, parfois jusqu'à l'irrationnel. Comme cette Chilienne réfugiée en Ariège qui voit en elle une sorte de réincarnation de Salvador Allende et confie, au bord de l'extase, que « Ségolène a quelque chose de magnétique. Vous savez, il y a des gens comme ça. Les enfants vont vers eux ! Naturellement ». Son fond de commerce : les femmes, les classes populaires. Ces Français qui, la cinquantaine passée, regardent un monde qu'ils ne comprennent plus, trouvent leurs enfants trop coulants avec leurs petits-enfants, voudraient que quelqu'un remette de l'ordre, du respect, du travail, là où ils ne voient que chômage, je-m'en-foutisme et violence. Alors de l'« ordre juste », ils en redemandent. De la démocratie participative aussi, tant ils ont eu l'impression de ne pas être entendus par le passé. Et Royal, ils ont envie d'y croire.

Pourtant, « elle leur promet peu », note Gilles Savary, ancien fabiusien devenu son porte-parole. Ce qui compte, pour elle, ce sont « les valeurs ». Il y a le bien et le mal. La vérité et le mensonge, toujours intolérable. Au point de demander à la télévision la démission du premier ministre hongrois, coupable à ses yeux d'avoir menti pendant sa campagne électorale. Et tant pis si tout vient d'une fuite après des propos tenus en privé. C'était bien avant l'affaire de la vidéo sur les profs, diffusée en fin de campagne.

Sources Le Figaro

Par Adriana EVANGELIZT
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Vendredi 17 novembre 2006

Ségolène Royal,

une femme avec l'Elysée en ligne de mire



Ségolène Royal, 53 ans, grandissime favorite des sondages pour la course à l'Elysée côté socialiste, se trouve en position de devenir la première femme présidente de la République après avoir remporté jeudi l'investiture du PS.

Mince, élégante, cette énergique mère de quatre enfants a réussi à imposer comme une évidence sa candidature, alors même qu'elle avançait des idées iconoclastes sur nombre de sujets de société - délinquance ou éducation notamment - et semblait souvent contourner l'appareil du parti.

Elle a ainsi assumé avec aplomb et fait un argument de son statut de favorite, les enquêtes d'opinion la donnant au coude à coude, voire gagnante au second tour contre le champion présumé de la droite, Nicolas Sarkozy.

Et à la veille de la primaire, elle affirmait encore sentir "une responsabilité immense pour incarner le changement", "incarner une France qui se redresse et qui va de l'avant, une nation fière d'elle-même", promettant de "changer en profondeur le mode d'exercice du pouvoir pour le rapprocher des gens".

Son discours qui tourne autour des "valeurs" - travail, discipline, "ordre juste" - lui a régulièrement valu d'être taxée de dérive droitière.

Ses concurrents ont également dénoncé son "inexpérience", l'accusant de fuir le débat lorsqu'elle exprimait ses réticences sur la campagne interne ou persiflant la "pipolisation" d'une candidate si différente des têtes d'affiche habituelles, dont des photos volées ont fait l'été dernier la Une d'un magazine.

A l'issue de six semaines de meetings et de débats, elle leur rétorquait: "la bulle n'a pas éclaté, j'ai fait mes preuves".

Née le 22 septembre 1953 à Dakar (Sénégal), fille d'officier, Marie-Ségolène Royal est élevée dans une famille catholique de huit enfants.

Après des études de droit et sciences-politiques, elle adhère au PS en 1978, année de son entrée à l'ENA, où elle rencontre son compagnon François Hollande, aujourd'hui numéro 1 du parti.

Le jeune couple s'engage dans la campagne présidentielle de François Mitterrand en 1981 et elle devient conseillère à l'Elysée, où elle restera plusieurs années. Parachutée dans les Deux-Sèvres, elle est élue députée en 1988, constamment réélue depuis. Elle a toutefois échoué dans sa tentative de conquérir la ville de Niort aux municipales de 1995.

Ministre de l'Environnement en 1992 sous Pierre Bérégovoy, elle entre au gouvernement de Lionel Jospin en 1997, d'abord à l'Enseignement scolaire, puis à la Famille et à l'Enfance.

En mars 2004, elle ravit la présidence du Poitou-Charentes à la droite. Deux ans après la gifle du 21 avril, elle s'impose ainsi comme symbole du triomphe socialiste aux régionales, faisant son entrée dans les sondages de popularité... et le club des présidentiables.

Un an et demi plus tard, en septembre 2005, elle se dit officiellement "disponible" pour la course à l'Elysée.

Ses adversaires critiquent son "autoritarisme" dans sa gestion de la région. Elle y voit un "laboratoire" de la "démocratie participative" qu'elle appelle de ses voeux et sur laquelle elle a axée sa campagne présidentielle.

Démarche qui lui vaut d'être accusée de "populisme". D'autant qu'elle semble souvent s'adresser directement aux Français, par dessus la tête du parti dont elle brigue l'investiture.

Plusieurs tempêtes ont d'ailleurs éclaté pendant la campagne interne, comme lorsqu'elle a proposé des "jurys citoyens" pour évaluer l'action des élus ou tenu des propos explosifs sur le temps de travail des profs de collège, dans une vidéo largement diffusée sur internet à quelques jours du vote.

Tout en dénonçant le procédé, Ségolène Royal se félicitait que le débat tourne ainsi autour de ses idées.

Sources AFP

Posté par Adriana Evangelizt

Par Adriana EVANGELIZT
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Jeudi 16 novembre 2006

Ségolène Royal, la forte tête

par Elsa Freyssenet

 

En quelques mois, elle a bouleversé la façon de faire campagne au PS, au point que les fondations de la maison socialiste en ont souvent tremblé. Véritable électron libre, la favorite des sondages connaît aujourd'hui l'épreuve de vérité avec le vote des adhérents, qui désignera le candidat du parti pour 2007.



En ce samedi matin, sous le ciel lourd de Liévin, ses lèvres se crispent et son regard se voile. Mais cela n'a rien à voir avec l'émotion des commémorations du 11 novembre : Ségolène Royal paraît ailleurs, soucieuse. Une vidéo dans laquelle elle explique crûment que les enseignants devraient être présents " 35 heures " au collège pour mieux soutenir les élèves en difficulté bat des records de consultations sur Internet. Le coup vient de l'intérieur du PS. La candidate à l'investiture présidentielle a d'abord cru pouvoir éviter l'embrasement en s'abstenant de commenter des propos imprudemment tenus neuf mois auparavant. Impossible d'en rester là. Elle a commencé à s'expliquer et recadrer sans se renier. Les socialistes du Nord et une partie de ceux du Pas-de-Calais ont fait bloc. " La route est parfois chaotique, mais tes idées, tes propositions, ta méthode directe et simple bousculent un discours politique parfois trop convenu ", a acquiescé le patriarche nordiste Pierre Mauroy. Et ailleurs ? Comment réagissent les socialistes ? Ségolène Royal ne le sait pas encore. Elle a pris un risque. Elle a voulu n'en faire qu'à sa tête. C'est jusqu'à présent la clef de ses succès et la source d'embûches répétées.

" Depuis l'enfance, je me suis toujours vécue comme une minorité ", écrit-elle en 1996 (1). Les chanoinesses qui accueillaient Marie-Ségolène Royal dans le pensionnat Notre-Dame d'Epinal ne voyaient sans doute pas en cette adolescente si appliquée en classe une forte tête. Et pourtant son acharnement au travail tenait de la révolte. Quatrième d'une fratrie de huit enfants élevés à la dure par un père lieutenant-colonel, de droite traditionaliste, elle refusait, pour elle-même, le destin réservé à sa mère et à toutes les femmes de la famille : le mariage, synonyme de " sujétion domestique ". Afin d'y échapper, de " conquérir sa liberté, sa dignité ", elle arrache le droit d'étudier : en sciences économiques à la faculté de Nancy, puis à Sciences po Paris et enfin à l'ENA, qu'elle intègre en 1978.

L'opinion prise à témoin

" C'est par le féminisme que je suis venue à la gauche ", dira-t-elle plus tard. Elle ne s'investit cependant ni dans les associations de femmes ni au PS, qu'elle rejoint en 1978 : elle " travaille ". " Jeune fille boursière dans l'école du pouvoir ", comme la décrit son ami l'avocat Jean-Pierre Mignard, elle se tient à distance de ses condisciples, de droite - Dominique de Villepin, Pierre Mongin, Renaud Donnedieu de Vabres - et de gauche - tel François Hollande... le futur père de ses quatre enfants. C'est lui qui la convaincra de rédiger des notes pour le candidat François Mitterrand. Lorsque, après six ans de service à l'Elysée, de 1982 à 1988, elle obtient du chef de l'Etat un parachutage in extremis dans la 2e circonscription des Deux-Sèvres et fait son entrée au Palais-Bourbon, sa feuille de route est toujours la même : " Que les histoires de bonnes femmes deviennent aussi des histoires de députés. "

Alors que Martine Aubry et Elisabeth Guigou veulent prouver qu'elles sont aussi capables que les hommes sur les sujets réputés nobles - emploi, diplomatie -, elle se bat contre la violence à la télé et l'heure d'été. La députée des Deux-Sèvres pêche ses idées dans le quotidien, au fil de ses lectures, de ses rencontres et de ses indignations. Lorsqu'elle tient un sujet, elle multiplie interventions auprès des administrations, tribunes et communiqués. " Elle ne renonce jamais ", soupire parfois François Hollande. A fortiori quand les intérêts de sa terre d'élection sont en jeu. Si elle doit affronter les élus de sa région - socialistes compris - pour empêcher que l'autoroute Nantes-Niort passe par le Marais poitevin, elle fait appel au président. Et, toujours, elle prend l'opinion à témoin. Forcément, ses méthodes agacent jusque dans son camp : " Son programme, c'est son plan de carrière. " Elle n'en a cure.

" Ministre des enfants "

En 1992, à trente-neuf ans, elle devient ministre de l'Environnement. Lors de la débâcle de l'année suivante, elle sauve son siège de député. Quelle que soit l'élection, elle met rarement en avant l'étiquette socialiste. Les débats du parti l'enquiquinent ; le comportement de ses chefs l'horripile. En 1990, elle s'abrite derrière " la varicelle de ses enfants " pour quitter le congrès de Rennes. En 1993, elle estime qu'il faut, " à partir du PS ", construire " une nouvelle organisation politique " ouverte aux électeurs. En 1995, après avoir souhaité en vain la candidature à la présidentielle de Jacques Delors - un autre électron libre -, elle appelle les adhérents socialistes à boycotter la primaire entre Henri Emmanuelli et Lionel Jospin. Lorsque, en juin de la même année, elle se présente aux municipales à Niort contre le maire PS sortant et perd, la coupe est pleine. Trop personnelle, trop incontrôlable aux yeux de Lionel Jospin, devenu Premier ministre, Ségolène Royal ne mérite que des portefeuilles réputés subalternes : l'Enseignement scolaire sous l'ombrageuse tutelle de Claude Allègre, puis, à partir de mars 2000, la Famille. Et pourtant, c'est à ces deux postes qu'elle traduira ses valeurs en politique et constituera la garde rapprochée des conseillers qui l'entourent aujourd'hui.

Ségolène Royal est une mère, plus personne ne l'ignore depuis la naissance médiatisée de son dernier enfant, Flora, en 1992. Ce sera de tout temps son passeport et son bouclier. Dès son arrivée Rue de Grenelle, elle lance : " Je serai le ministre des enfants et des adolescents. " Les élèves ont besoin de protection ? Elle part en guerre contre le bizutage et rompt spectaculairement la loi du silence sur la pédophilie à l'école. Les adolescentes doivent avoir les moyens de s'émanciper ? Elle autorise la délivrance de la pilule du lendemain dans les établissements du second degré. Le Vatican proteste, mais elle n'est pas libertaire : " On peut s'émanciper quand on a été structuré (2). " Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l'Intérieur, se souvient : " En réunion de ministres, sur le sujet difficile de la sécurité, elle me soutenait. " Et notamment lors de la polémique sur les " sauvageons ". Les transformations de structures et de programmes manquent au bilan : la relance des ZEP est insuffisante et la réforme des collèges sera stoppée par le remaniement ministériel.

Exilée avenue de Brancion à la tête du tout petit ministère de la Famille, elle empiète sur les prérogatives du ministère de la Justice. Réforme de l'accouchement sous X et de l'autorité parentale, reconnaissance de la résidence alternée en cas de divorce, congé paternel... En consultant beaucoup, cette fois, elle dessine une doctrine de gauche " des " familles. Lionel Jospin finit par lui reconnaître le mérite d'occuper un terrain jusque-là monopolisé par la droite. Mais, à la veille de la présidentielle de 2002, Ségolène Royal ne fait pas partie de ceux qui comptent à gauche.

Naissance d'une ambition

Après le traumatisme du 21 avril 2002 et, trois ans plus tard, les déchirements socialistes sur la Constitution européenne, ses handicaps deviendront des atouts. Second couteau dans le gouvernement Jospin, elle est moins tenue pour comptable du bilan que Martine Aubry, et ne peut être accusée de volte-face sur les grands thèmes économiques et sociaux, à l'inverse de Laurent Fabius. Peu impliquée dans les débats du PS, elle ne souffre pas de son discrédit, contrairement à François Hollande. Et puis elle qui se passionne depuis ses années à l'Elysée pour les études d'opinion sait que les Français ont évolué. Sur deux points majeurs (3) : être une femme n'est plus rédhibitoire pour briguer la présidence de la République ; le respect de l'autorité est une valeur en hausse dans la conception que les citoyens se font de la famille. Brice Teinturier, directeur général adjoint de TNS Sofres, en ajoute un troisième : " Les capacités en matière économique jouent moins, car les Français ont intégré que les marges de manoeuvre des politiques sont faibles. Du coup, ils expriment une forte demande d'action et de proximité sur les enjeux de société. Royal incarne cela au même titre que Sarkozy. "

Quand Ségolène Royal a-t-elle commencé à songer à un destin présidentiel ? Elle élude, et ses proches s'interrogent. Certains se souviennent qu'en 1995, déjà, François Hollande l'a découragée de briguer l'investiture socialiste - " Il a eu raison, cela m'a protégé ", confirme-t-elle. D'autres rappellent que, avec sa victoire de 2004 en Poitou-Charentes, dans la région de Jean-Pierre Raffarin, elle a incarné une gauche renaissante. Et d'autres encore situent le tournant à l'été 2005 : l'échec du référendum sur la Constitution européenne venait d'anéantir les chances de son compagnon, François Hollande, premier secrétaire du PS - " Je n'ai pris la place de personne ", glisse-t-elle un jour. Son amie Natalie Rastoin, femme de pub et directrice générale d'Ogilvy France, qui la conseille à " titre privé ", a une explication plus simple : " Ségolène c'est une force en marche, elle n'a pas été arrêtée, donc elle continue. " Les valeurs sont ancrées et les slogans viendront : " ordre juste ", " sécurité durable ", " travail ", " politique par la preuve ", " excellence environnementale " et " démocratie participative "... " Tout se tient ", martèle Ségolène Royal. En quelques mois, elle bouleverse la façon de faire campagne au PS. Revendiquant le fait de " ne pas avoir réponse à tout ", estimant que les " insurrections dans les urnes " de 2002 et 2005 nécessitent un changement de méthode, elle en appelle à " l'expertise " des citoyens. " Contrairement à Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn, qui se situent sur un curseur horizontal plus ou moins à gauche, elle joue sur un curseur vertical peuple-élites ", analyse Brice Teinturier.

Elle n'est prête ni sur l'économie ni sur la diplomatie ? " Les gens ne vont pas me tester sur des questions de cours, ils veulent voir une histoire se dérouler sous leurs yeux ", dit-elle en mars. Si c'est le cas, ils auront été comblés : par les images - à profusion - et les rebondissements. Encadrement à " dimension militaire " pour les primo-délinquants, critique des 35 heures, assouplissement de la carte scolaire et " jurys citoyens "... A chaque fois, les fondations du PS tremblent. Souvent la candidate nuance a posteriori, recule parfois, mais, depuis des mois, le débat à gauche tourne autour de ses idées. Elle ne veut concéder aucune question à la droite. Tony Blair a fait de même en son temps. D'ailleurs, elle lui reconnaît quelques mérites.

" Hybridation audacieuse "

Plutôt que de se référer à une doctrine - " Elle a une intelligence plus illustrative que théorique ", dit encore Mignard -, elle emprunte aux différentes traditions de gauche. Vantant l'alliance du social et du national chère aux républicains, elle est aussi - au nom de l'efficacité - une décentralisatrice forcenée, et veut régionaliser la gestion des aides aux entreprises, des bâtiments carcéraux et l'examen des demandes d'immigration. Acquise de longue date à l'écologie, elle a emprunté à l'altermondialisme pour mettre en place dans sa région le budget participatif des lycées. Face à l'addition de ces références, ses détracteurs dénoncent un manque de colonne vertébrale ; ses fidèles parlent d'" hybridation audacieuse " et la comparent à Mitterrand ; ses soutiens, ralliés en masse à la favorite des sondages, s'y perdent un peu. Mais là n'est pas leur inquiétude. Certains se disent que, si elle l'emporte ce soir, il va falloir songer à canaliser ce caractère bien trempé. Pour préserver le parti. Pour éliminer quelques propositions jugées irréalistes. Pour éviter les improvisations et concevoir un programme bien vissé. " Les mutations de la société vont nous poser des questions inédites, donc arriver avec un catalogue verrouillé est un non-sens ", s'insurge Sophie Bouchet-Petersen, sa plus proche conseillère. Avant de prévenir : " Sa liberté a été dure à conquérir, celui qui va la brider n'est pas né. "

(1) " La Vérité d'une femme ", par Ségolène Royal, Stock, 1996.(
2) " Vivement dimanche " de Michel Drucker, sur France 2, le 31 octobre 2004.
(3) " Un fauteuil pour 10 ", par Jérôme Sainte-Marie, Editions de l'Archipel, 2006.
Sources Les Echos

Posté par Adriana Evangelizt

Par Adriana EVANGELIZT
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Mercredi 15 novembre 2006

Ségolène Royal, une ascension méthodique

vers le statut de favorite

 




Ségolène Royal, 53 ans, s'est imposée en un an comme la grandissime favorite des sondages pour la course à l'Elysée côté PS, mais ses prises de positions irritent les "éléphants" du parti, qui l'accusent de dérive droitière ou populiste.

Elle assume avec aplomb son statut de prétendante à devenir la première présidente de la République, les enquêtes d'opinion la donnant au coude à coude, voire gagnante au second tour contre le favori de la droite, Nicolas Sarkozy.

Alors que les "pointages" internes au parti se sont resserrés au fur et à mesure de la campagne interne, elle appelle les militants à la désigner dès le premier tour de la primaire, pour lui donner "l'élan" nécessaire à la bataille décisive du printemps 2007, et s'affirme seule à même de garantir "l'unité" du PS.

A ses concurrents qui dénonçaient son "inexpérience" et l'accusaient de fuir le débat de fond, elle rétorque que "la bulle n'a pas éclaté" après six semaines de campagne et qu'elle a fait ses preuves.

Née le 22 septembre 1953 à Dakar (Sénégal), fille d'officier, Marie-Ségolène Royal est élevée dans une famille catholique de huit enfants.

Elle adhère au PS en 1978 et s'engage dans la campagne présidentielle de François Mitterrand en 1981, avec son compagnon François Hollande, aujourd'hui numéro 1 du PS, rencontré à l'ENA et avec qui elle a eu quatre enfants.

Conseillère à l'Elysée, elle est élue députée pour la première fois en 1988 dans les Deux-Sèvres, constamment réélue depuis.

Ministre de l'Environnement en 1992 sous Pierre Bérégovoy, elle entre au gouvernement de Lionel Jospin en 1997, d'abord à l'Enseignement scolaire, puis à la Famille et à l'Enfance.

En mars 2004, elle ravit la présidence du Poitou-Charentes à la droite et s'impose comme symbole du triomphe socialiste aux régionales. Ses adversaires critiquent depuis son "autoritarisme" dans sa gestion de la région.

Un an et demi plus tard, elle se lance dans la course à l'Elysée. Elle organise sa campagne, baptisée "désirs d'avenir", autour du thème de la "démocratie participative".

Démarche qui lui vaut d'être parfois taxée de dérive "populiste" ou "droitière", comme lorsqu'elle a suggéré la création de "jurys populaires" pour évaluer l'action des élus.

Et la diffusion sur internet dans les derniers jours de campagne d'une vidéo dans laquelle elle tient des propos iconoclastes sur le temps de travail des profs de collège a relancé la polémique.

C'est principalement sur les sujets de société qu'elle affiche des positions à rebours du parti, comme sur la carte scolaire, dont elle prône "l'assouplissement", ou la sécurité, suggérant un "encadrement militaire" des jeunes délinquants.

La "pipolisation" de cette candidate mince et élégante, dont des photos volées ont fait l'été dernier la Une d'un magazine, est également dénoncée. Enfin, son couple avec François Hollande a jeté un soupçon sur la direction du parti qui la favoriserait.

Sources AFP

 

Posté par Adriana Evangelizt

Par Adriana EVANGELIZT
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Jeudi 2 novembre 2006

La jeunesse cachée de Ségolène Royal

par Elise Karlin

 


Ségolène Royal a toujours dit que son enfance n'avait pas été heureuse. En butte aux exigences d'un père autoritaire et traditionaliste, elle s'est construite dans la rébellion, façonnant, au fil du temps, la légende d'une «Cosette» de Lorraine portée par une volonté farouche d'échapper à sa condition. Il y un mois, L'Express dévoilait les blessures secrètes de l'enfant Nicolas Sarkozy, pour tenter d'éclairer l'adulte d'aujourd'hui. De même, sous la carapace de Marie-Ségolène, fille de militaire, quatrième d'une fratrie de huit, sauvée par l'école d'un destin tout tracé, perçait déjà Ségolène Royal, candidate à l'investiture pour l'Elysée.

Il fait si froid, ce matin de janvier 1965, que l'encre a gelé dans les encriers. Impossible de commencer la dictée! Transie sous sa blouse légère, Marie-Ségolène Royal range les plumes Sergent-Major. D'un geste, elle écarte la feuille de buvard qui évite les éclaboussures, soleils noirs éclatés au hasard du papier. L'exercice est reporté après midi, le temps que le poêle se remette à chauffer. A tour de rôle, les adolescentes viennent y glisser le charbon - les semaines où elles portent le tablier rose, il faut prendre bien garde à ne pas se salir.

Par la fenêtre, la cour est blanche encore du givre de la nuit. Pour tenter d'oublier le froid qui mord le bout des doigts et pique les pieds malgré les gros souliers, les jeunes filles ont le droit d'enfiler des chaussons. C'est peu dire que l'hiver est rude à Charmes, ce gros bourg du cœur des Vosges ! «L'âme ancienne de la Lorraine», exaltée par Maurice Barrès, s'étiole le long des plaines grises. Les champs de pommes de terre dessinent l'horizon, interminables limbes de glaise que percent les tubercules jaunes. Dans la petite salle de classe, assise sagement parmi les premiers rangs, Marie-Ségolène frissonne. Toute fine du haut de ses 13 ans, elle guette les soupirs de la lente combustion du foyer. Comme chaque jour, avant d'arriver, elle a fait sa toilette à l'eau froide et s'est changée sous l'édredon, profitant un dernier instant de la tiédeur des draps. Le chauffage ? Il n'est jamais allumé dans les chambres. Ce n'est pas un problème d'économies, c'est une question de principes : pour le père de Marie-Ségolène, «tout ce qui n'est pas nécessaire est superflu», résume Daniel Bernard dans Madame Royal (Jacob-Duvernet).

Jacques Royal, ancien officier d'artillerie, ne plaisante pas avec la discipline. Il n'élève pas une fratrie, il éduque des enfants de troupe. Son épouse, Hélène Dehaye, lui en a donné huit en neuf ans : Marie-Odette, Marie-Nicole, Gérard, Marie-Ségolène, Antoine, Paul, Henry et Sigisbert. Sur les clichés aux bords dentelés, les petits sont souvent dans les bras des grandes. On met une jolie robe pour la photo et on sourit à l'objectif.

Marie-Ségolène Royal naît à Dakar, le 22 septembre 1953. Après l'Afrique, la Martinique: au gré des affectations du lieutenant Jacques Royal, la famille profite du climat et des privilèges dont jouissent les expatriés. Les maisons sont spacieuses, Hélène a du personnel, des nounous pour les enfants. A la Martinique, ceux-ci vont «au Couvent», une institution privée d'excellente réputation. Le jeudi après-midi, ils fréquentent les goûters d'anniversaire de leurs camarades de classe. Au début des années 1960, la famille s'installe à Chamagne, un village de 400 âmes sis au nord-est d'Epinal. Le berceau de la lignée paternelle.

 

Les garçons serviront la patrie; les filles, leurs époux

Là encore, la place ne manque pas dans la grande maison d'angle, avec ses 10 pièces sur trois étages, ses hautes fenêtres, son garage pour l'estafette et sa cour intérieure. L'été, un arbre y apporte un peu d'ombre. Le jardin est en contrebas, de l'autre côté de la rue. En partie dissimulée par le lierre qui couvre la façade, au-dessus de la porte d'entrée, une plaque de bronze indique la route de Saint-Germain. Derrière la grille en fer forgé, entre deux persiennes de bois blanc, une Vierge de porcelaine embrasse son enfant. Cet ancien pavillon de chasse des ducs de Lorraine assure aux Royal le statut de notables, conforté par l'achat d'une télévision et d'une machine à laver. D'autant que, pour les vacances, la nichée prend ses quartiers au bord de la mer, dans le Calvados, chez les grands-parents Dehaye.

Mais jamais, à Chamagne, elle ne retrouvera la douceur des colonies. Revenu à la vie civile, l'ex-lieutenant-colonel s'applique à transmettre à ses enfants les valeurs auxquelles il croit - ordre, discipline, honneur - dans une France qui lui échappe. Premier enfant d'une famille de huit, lui-même s'est toujours conformé aux attentes de son père, le général Florian Royal, jusqu'à s'engager dès 1939. Il a tout juste 19 ans. Immédiatement fait prisonnier, il assiste, impuissant, à l'invasion nazie. La paix revenue, il choisit, comme Florian, d'embrasser la carrière militaire. Mais, du combat, lui ne connaîtra que les défaites, du naufrage de Diên Biên Phu, en 1954, au «désastre» algérien, en 1962.

Humilié, désemparé, convaincu d'avoir été floué, Jacques Royal obtient une mise à la retraite anticipée et range définitivement des médailles qu'il refuse désormais d'épingler à sa poitrine. Contre un général de Gaulle qu'il exècre, il vote Jean-Louis Tixier-Vignancour, le candidat de l'Algérie française, à l'élection présidentielle de 1965. Lorsqu'il croise son frère Pierre Royal, militaire de carrière lui aussi, les deux hommes ne parlent jamais de leurs enfants. Ils préfèrent évoquer leurs «campagnes» et les souvenirs heureux au service de la France.

Dépassé par une société dont il a le sentiment de ne plus maîtriser les codes, Jacques Royal se transforme en despote. Cet homme au regard vif qui sourit sous sa moustache, cet amateur d'histoire cultivé, latiniste et germanophone, féru de chant grégorien, impose à sa propre famille l'obéissance qui, pense-t-il, lui permettra d'assurer la pérennité de ses certitudes. L'éducation des garçons lui tient particulièrement à cœur; il est convaincu de préparer la relève pour un monde en déshérence.

Les garçons, sans discussion, serviront la patrie; les filles, elles, serviront leurs époux, ce qui n'exige ni la même attention ni la même sévérité: Jacques Royal a la claque facile, mais c'est à ses fils qu'il réserve le «cabinet noir» et les heures d'enfermement, poings serrés, dans l'obscurité de la cave. Une mauvaise bêtise mérite la tonte «à l'œuf», signe extérieur de pénitence. A table, les desserts sont supprimés et les sucreries interdites. On soupe en silence après le bénédicité. Les enfants ne ratent ni les vêpres ni la messe du dimanche. Ils y arrivent en rang, traversent au pas les quelques mètres qui séparent la maison de l'église du village. Jacques Royal avance en tête, raide dans ses bottes d'équitation. Les femmes s'installent à gauche de la nef, et les hommes à droite. A l'intérieur, obligation d'ôter les bonnets de laine rouge, couvre-chefs tricotés par Hélène. Plus tard, au collège, quand il faudra répondre à la question «profession de la mère», Marie-Ségolène trouvera toujours incongru d'écrire «sans», au regard des heures interminables qu'Hélène a passées à laver, à ranger, à cuisiner, à nettoyer, à broder…



 «C'est la meilleure de mes enfants!»



Quatrième de la fratrie, la fillette supporte mal l'inégalité de sa condition, quand ses deux sœurs paraissent se résoudre aux diktats paternels. Plus rétive à l'autorité, plus secrète, heurtée au plus profond par l'apprentissage de la soumission, elle s'interroge très tôt sur l'origine des principes de cette éducation dont elle souffre : «Pourquoi les hommes et les femmes n'ont-ils pas les mêmes droits, selon les Evangiles, alors que nous sommes tous enfants de Dieu?» demande-t-elle au curé de Chamagne. Daniel Bernard, dans Madame Royal, raconte l'embarras du père Chevrier devant cette révolte féministe d'une enfant de 12 ans: «L'homme et la femme sont égaux devant Dieu, ce qui n'empêche pas la femme d'avoir ses qualités propres, tente d'expliquer l'homme d'Eglise. L'éducation des enfants et les soins aux malades conviennent mieux à sa nature que les travaux de force ou le maintien de l'ordre.»

La démonstration ne convainc pas la petite, de plus en plus prompte à la révolte. Elle n'en veut pas, de cet avenir, de ce destin en sous-main, de ce rôle d'épouse dévouée écrasée par les contraintes ménagères auquel elle est promise. L'instruction ne suffit pas - un diplôme de chimie n'a pas préservé Hélène de la tyrannie domestique. Pour échapper à la condition maternelle et aux desseins paternels, Marie-Ségolène le comprend très tôt: de longues études sont la voie unique qui conduit à l'indépendance financière.

Elle se distingue dès la petite école, liberté arrachée à un univers de servitudes. Jacques Royal en tire une réelle fierté: «C'est une surdouée», ou encore, «la meilleure de mes enfants!» n'hésite-t-il pas à affirmer. Au point d'aller contre l'avis de la directrice du collège de Charmes, qui s'oppose à l'inscription en cinquième de la petite Royal au prétexte que le niveau du cours martiniquais d'où elle vient serait inférieur à celui de l'institution vosgienne ! Pour Jacques Royal, qui a obtenu l'épreuve écrite du concours de Polytechnique juste avant de partir au front, la réussite scolaire n'est pas un vain succès. L'admiration, parfois, pallie les démonstrations impossibles d'amour paternel. L'année de ses 15 ans, Marie-Ségolène obtient de son père qu'il l'inscrive à l'internat de l'institution Notre-Dame d'Epinal. C'est un aller dont elle seule sait déjà qu'il sera sans retour.

En septembre 1969, le jour de la rentrée, les lycéennes sont convoquées dès 8 heures par l'une des chanoinesses de Saint-Augustin qui veillent sur ces demoiselles. Interloquées, elles s'entendent rappeler les gestes à éviter en présence des garçons, qui, pour la première fois, vont partager la classe. A la fin du long monologue de l'enseignante, les jeunes gens arrivent enfin. Ils sont 3, pour 34 filles. Echaudée par l'autoritarisme paternel et le sentiment de supériorité qu'elle croit inhérent au sexe opposé, Marie-Ségolène, «Marie-Ségo» comme l'appellent souvent ses camarades, se tient à l'écart. Elle est jolie pourtant, le front haut, les yeux clairs, et ses cheveux, qu'elle dénoue parfois, si longs qu'elle doit les relever pour ne pas s'asseoir dessus. Bien sûr, elle aussi «monte à Saint-Jo», l'institution Saint-Joseph, qui accueille les garçons, plus haut dans la rue, voir un Fritz Lang aux séances du ciné-club. Simplement, elle n'est pas du genre à se laisser embrasser au détour d'un couloir. Et l'invasion bruyante du dortoir des filles ne l'a jamais amusée. Plus tard, elle éconduit très fermement le frère d'une de ses amies. Mlle Royal travaille.



Son premier meeting politique : Rocard



Prude, peut-être, mais pas bégueule : elle sait apprécier le monbazillac que Dominique, la fille d'un négociant en vins, ouvre en cachette pour son anniversaire. Au douzième coup de minuit, des ombres en chemise déjouent dans un frôlement la surveillance des sœurs, étendent les couvre-lits sur les tables de chevet, sortent les petits-suisses qu'elles ont chipés à la cuisine et trinquent à l'amitié en étouffant leurs rires. Demain matin, il faudra que chacune ait regagné son lit avant la cloche du réveil.

Cette insouciance, Marie-Ségolène n'en partage que l'apparence. Elle ne se livre pas, close de l'intérieur sur ses douleurs d'enfance. D'elle, personne ne sait rien, ou si peu. Juste qu'elle veut faire «Sciences Po.», comme elle l'écrit dans le petit journal ronéotypé que sa classe rédige pour l'enterrement du «père Cent», rituel désuet des terminales au centième jour qui précède le bachot : la nuée profite d'une grille ouverte, s'éparpille dans les cris. Rendez-vous au café du Commerce, imaginer le futur dans les volutes des cigarettes ! Il faudra l'intervention des parents pour éviter aux filles d'être mises à pied…

Jacques Royal n'en saura rien. Jacques Royal ne sait pas que sa fille est allée écouter l'un des leaders socialistes du moment, Michel Rocard, en meeting à Epinal, ni qu'elle se passionne pour les apparitions télévisées de la journaliste Françoise Giroud. Jacques Royal ne sent pas que, à leur manière, les sœurs initient la jeune femme au progressisme. Et s'il arrive à Marie-Ségolène d'évoquer chez elle la convention Saint-Vincent-de-Paul, à laquelle elle participe le jeudi après-midi en visitant des personnes âgées, Jacques Royal ne comprend pas que ces activités caritatives sont avant tout l'occasion d'échapper au quotidien. Très pointilleux sur une instruction religieuse dont il n'est pas entièrement satisfait, le père impose à sa fille un rattrapage dominical auprès du curé de Chamagne. Sans se douter que cet acte d'autorité est l'un des derniers.

Marie-Ségolène Royal, contre toute attente, obtient l'autorisation de poursuivre ses études à la faculté de Nancy. Elle s'inscrit en sciences économiques comme d'autres font leur droit, sans savoir exactement pourquoi. Tout ce qui l'éloigne du joug paternel mérite d'être vécu. En butte à cette volonté farouche d'émancipation, Jacques Royal se détourne peu à peu de sa cadette, plus investi désormais dans ses activités de représentant de commerce et ses fonctions d'adjoint au maire de Chamagne. Mais sa vie, si méthodiquement ordonnée, se délite entre ses doigts : ses enfants si durement soumis, sa femme, si docile - personne n'échappe à la chute des corps. Hélène, que même les absences de l'époux n'avaient pas détournée des règles imposées, rechigne désormais à obéir encore. Dans un sursaut, elle menace de partir. En réponse, Jacques Royal lui envoie un huissier pour lui signifier la séparation. Humiliée, elle s'enfuit en vélo, sous la neige - c'est sa fille qui racontera l'échappée, vingt ans plus tard.



Attali veut Hollande, il accepte Royal



Sans le sou, vingt ans d'une vie froissés dans un petit baluchon, Hélène Dehaye débarque à Nancy, désavouée par ses propres parents et par son beau-père, le général Florian Royal. Libre ! Elle fait des ménages pour survivre, s'endort certains soirs au hasard des bancs publics. Grâce à un héritage, elle quitte enfin la Lorraine pour retourner en Normandie, ignore Jacques Royal, qui lui fait porter la responsabilité de la faute. Fidèle à sa foi, il refuse de divorcer, de verser une pension alimentaire ou de financer les études de ses enfants. En 1972, à 19 ans, c'est Marie-Ségolène qui, au côté de sa mère, assigne son père en justice, déterminée à le faire payer. Aussi tenace et volontaire que lui, paradoxalement si semblable à cet homme dont elle exige réparation pour une vie sans tendresse…

Elle l'emporte au terme de longues années de procédure, à la veille de la mort de Jacques Royal. Reclus dans sa maison de Chamagne, rongé par un cancer du poumon, physiquement et moralement déchu, il s'éteint à l'été 1981, sans avoir revu 6 de ses 8 enfants que Marie-Ségolène a convaincus de prendre fait et cause pour leur mère. Ils sont tous là, pourtant, le jour de l'enterrement, réunis autour de l'aumônier militaire qui célèbre les obsèques. Marie-Odette, Marie-Nicole, Gérard, Antoine, Paul, Henry, Sigisbert et… Ségolène. Quelque temps plus tôt, la jeune femme a abandonné son nom de naissance, conservant, malgré son ressentiment, le patronyme de ce père qu'elle combat.

Elle vit à Paris depuis qu'elle a réussi Sciences po, dans une chambre du Quartier latin qu'elle partage avec un amoureux. En 1978, portée par la cause féministe, elle adhère au Parti socialiste, à la section du VIe arrondissement. Un peu moins «province» dans sa mise, la jeune femme continue de fréquenter ses amis de Nancy, avec lesquels elle se sent à l'aise, sans qu'ils percent jamais l'étendue du déchirement familial. Elle s'y prend à deux fois pour intégrer l'ENA. S'y distingue, racontent Marie-Eve Malouines et Carl Meeus dans La Madone et le Culbuto (Fayard), refusant de participer au pot commun chargé de pallier les inégalités de traitement de hauts fonctionnaires stagiaires: qui l'a aidée, elle, aux heures sombres de sa longue bataille solitaire?

L'un de ses condisciples trouve cependant grâce à ses yeux. C'est ainsi qu'un matin les copains de François Hollande prennent conscience de la présence de Ségolène. Fils d'un médecin rouennais et d'une assistante sociale, grand joueur de foot, lui est aussi enjoué qu'elle est sur la réserve. Qu'importe - le couple fonctionne depuis dans un respect mutuel qui ne laisse pas de la séduire. C'est François Hollande, tout jeune magistrat de la Cour des comptes, que repère d'abord Jacques Attali, «conseiller spécial» du candidat à la présidence de la République François Mitterrand. Dans cette gauche en ébullition, qui prépare l'alternance avec des ardeurs d'adolescente, les têtes bien faites sont une denrée précieuse. Attali veut Hollande, il accepte Royal. Les deux sont chargés d'élaborer des notes, notamment pour préparer les négociations sur les nationalisations promises dans les 110 propositions du bretteur socialiste. Le 10 mai 1981, c'est encore ensemble qu'ils intègrent l'Elysée, dans les bagages du conseiller. L'avenir leur appartient. A quelques centaines de kilomètres à l'est, dans les faux plats des collines vosgiennes, un homme affronte la fin d'un monde. Terrassé par la maladie et la ténacité d'une jeune femme qui s'est construite tout entière en s'opposant à lui.

Sources : L'Express

Posté par Adriana Evangelizt


Par Adriana EVANGELIZT
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Jeudi 29 juin 2006

Ségolène Royal, la fille du lieutenant-colonel

par Raphaëlle Bacqué

Quatre des huit enfants Royal (de gauche à droite), Marie-Nicole, Antoine, Marie-Ségolène (au centre) et Gérard, en 1962, à la sortie de la messe dominicale en Martinique.

Quand ils vont à la messe, le dimanche, tout le bourg les regarde discrètement passer. Le père marche en tête, mince et impressionnant, avec ses bottes d'équitation. La mère suit, vêtue d'une robe qui lui bat presque les chevilles. Puis viennent les huit enfants, par ordre décroissant : Marie-Odette, Marie-Nicole, Gérard, Marie-Ségolène, Antoine, Paul, Henry et Sigisbert. Les garçons portent les cheveux ras : le lieutenant-colonel Jacques Royal oblige ses fils, à l'adolescence, à être enfants de troupe. Ils y sont presque tous passés. Mais ils regimbent tout de même.

"Ce n'est pas terrible, concède Paul, de se retrouver là-dedans à 15 ans." Antoine, lui, s'est franchement rebellé : "Si tu m'y obliges, tu ne me reverras plus jamais de ta vie", a-t-il lancé à son père. On a fini par transiger. Mais il n'a pas échappé au coiffeur. Les filles, elles, sont éduquées moins sévèrement. Cependant, elles n'ont pas leur mot à dire. Catéchisme, musique et couture. On ne leur interdit pas d'avoir du caractère, mais elles sont d'abord destinées au mariage. La légende veut que Jacques Royal ait lancé un jour : "J'ai cinq enfants et trois filles." Propos démenti par l'une des soeurs Royal, qui ajoute tout de même : "Il n'était pas loin de penser que nous ne comptions pas."

La famille a des moyens financiers convenables, même pour entretenir huit enfants nés en neuf ans. Dans les années précédentes, en Afrique, aux Antilles, où les Royal ont vécu au gré des mutations du père, elle a goûté aux charmes de la vie d'expatriés, avec boys et maisons confortables. A Chamagne, ce village de 400 âmes au coeur de la Lorraine où il est revenu après avoir achevé sa carrière d'officier supérieur, ils font figure de notables. La maison est vaste. Trois étages, de belles pièces, un petit jardin. Les Royal ont été les premiers à avoir une télévision et une machine à laver. L'été, les enfants se succèdent dans les maisons de vacances de leurs grands-parents maternels à Villers-sur-Mer (Calvados) ou sur la Côte d'Azur.

D'où vient, pourtant, que les enfants Royal gardent surtout le souvenir sombre d'une éducation à la dure ? "Mon père, c'était un peu Folcoche, assure aujourd'hui Antoine, né seize mois après Ségolène. Nous n'avions pas droit au chauffage dans les chambres, la toilette se faisait à l'eau froide. Nous devions réciter la prière du matin, le bénédicité avant les repas. Tenue impeccable à table. Pas de dessert et, d'ailleurs, pas de sucreries." La morale familiale est rigide, fondée sur le sens de l'honneur et les commandements religieux. Le dimanche, les huit rejetons forment une belle chorale et entonnent des chants grégoriens.

Sur ce petit monde, Jacques Royal règne en autocrate. Sans jamais montrer la plus petite marque d'affection. C'est un homme cultivé, germanophone, amateur d'histoire et de latin. Il peut se montrer charmant à l'extérieur, il est d'une dureté implacable pour les siens. Lorsqu'il s'absente, la tension se relâche un peu, mais sa femme, Hélène, ne se risque pas à s'émanciper des règles du couple. Le lieutenant-colonel n'est pas un monstre, pourtant. Mais c'est un homme profondément blessé. Né en 1920, il est le septième d'une famille de huit enfants. Son père, Florian Royal, polytechnicien (promotion 1912), avait embrassé la carrière militaire et connu le feu en 1914, avant d'épouser une fille de gros propriétaires terriens et de terminer général. L'âge, la hiérarchie militaire l'ont irrémédiablement placé en maître de son fils. Il vit d'ailleurs à Chamagne, tout près de la maison de Jacques, auquel il impose sa vigilance de commandeur.

Jacques Royal, lui, est de cette génération de militaires qui a perdu toutes les guerres. Engagé volontaire en 1939, à 19 ans, il a été fait prisonnier près d'Epinal, au moment de l'avancée nazie. Par tradition familiale autant que par goût, il est resté dans l'armée, une fois la paix revenue. Dans l'artillerie, comme son général de père. Commence alors la grande série de défaites. L'Indochine, d'abord, dont il revient foncièrement anticommuniste et ébranlé dans ses certitudes sur la grandeur de la France. Puis l'Algérie, qui va achever de nourrir son désarroi. Jacques Royal est parti combattre dans le Sahara du Sud, laissant épouse et enfants. Il reviendra se sentant floué, angoissé d'avoir laissé les harkis qu'il sait voués à une mort inévitable. Antigaulliste absolu. Crachant sur l'hypocrisie des politiques. Marqué par une amertume profonde.

Un de ses frères, militaire comme lui, a démissionné en signe de désaccord. Jacques n'ira pas jusque-là, mais il obtient d'être mis à la retraite en 1964. Il n'a que 44 ans et ne portera plus jamais ses médailles. En 1965, première élection présidentielle au suffrage universel, Jacques Royal vote pour le candidat de l'Algérie française, Jean-Louis Tixier-Vignancour. Dans la famille, on pensera longtemps qu'il a choisi par la suite de donner sa voix à Jean-Marie Le Pen, qu'il appelle parfois "le gamin". En tout cas, puisque les valeurs auxquelles il croyait sont parties en fumée, il resserre son autorité sur son clan.

Seulement, l'époque est en train de changer sans lui. Ses fils et filles cherchent à lui échapper. Marie-Odile et Marie-Nicole se sont apparemment soumises aux diktats paternels. Mais, derrière, c'est la fuite généralisée. Gérard s'est engagé dans l'armée. Jusque-là, il a paru le plus introverti de tous. "Le plus soumis", disent ses frères. Il va bientôt rejoindre la DGSE. C'est lui qui, en 1985, conduira le bateau qui mène les deux agents secrets Dominique Prieur et Alain Mafart, chargés des repérages sur le bateau de Greenpeace, en Nouvelle-Zélande. Ségolène Royal, qui ignore son implication dans ce qui va devenir une affaire d'Etat, est alors conseillère à l'Elysée...

Pour l'heure, cependant, Marie-Ségolène, qui n'a pas encore renoncé à son premier prénom, a obtenu d'être interne à l'institut Notre-Dame d'Epinal. Antoine, lui, a devancé l'appel pour faire son service militaire. A l'officier qui lui exposait la vie de la caserne, il a lancé goguenard : "Ne vous en faites pas, j'ai déjà dix-sept ans d'armée derrière moi !" Paul, Henry et Sigisbert sont en pension. Presque la liberté...

Et voilà qu'Hélène ne supporte plus l'autorité de son mari. De quatre ans sa cadette, c'est une femme douce, passionnée de botanique, écologiste avant l'heure. Elle grappille sa liberté lorsque son époux, reconverti en représentant de commerce pour son beau-frère, sillonne les routes.

Pour Ségolène, la plus douée scolairement, Jacques Royal a renoncé à imposer sa volonté. Elle a obtenu, à force d'habileté, de s'inscrire en faculté de sciences économiques à Nancy. Toute la famille s'accorde d'ailleurs à dire que la première fille à contourner le lieutenant-colonel est aussi celle qui a hérité de son caractère. Mais, depuis qu'elle fait mine de s'émanciper, son père s'est détourné d'elle. C'est l'avenir de ses garçons qu'il veut d'abord maîtriser.

Désormais, le couple vacille, Hélène se rebelle, au nom de ses enfants, et le général Florian Royal n'est pas loin de penser que sa belle-fille est devenue folle. Quoi qu'il en soit, c'est lui qui conseille à son fils d'engager le rapport de forces. Puisque sa femme menace de partir, Jacques n'a qu'à lui faire peur et demander le divorce. Elle finira bien par rentrer dans le rang. Un matin, un huissier apporte donc une demande de séparation. Un huissier ! Devant tout Chamagne. Hélène, fille d'Henri Dehaye, un ingénieur chimiste devenu rentier, se sent profondément humiliée. "Elle s'est enfuie à vélo, sous la neige", a raconté un jour Ségolène Royal au Monde (Le Monde du 30 mars 2004).

Aussitôt, les enfants Royal prennent fait et cause pour leur mère et rompent avec leur père. Hélène va faire des ménages, avant d'hériter de ses parents. Jacques Royal refuse de subvenir aux besoins de celle qui porte désormais la responsabilité de la rupture. Il refuse aussi de payer les études des enfants. Ségolène, qui a découvert le droit, assigne son père en justice. "Pour les juges, racontera-t-elle à son biographe, Daniel Bernard (Madame Royal. Ed Jacob Duvernet. 2005), c'était incongru d'attaquer ainsi un officier, qui plus est titulaire de la Légion d'honneur." Elle obtient gain de cause, après des années de procédure.

Hélène est repartie vivre en Normandie, où elle occupe toujours une grande maison avec jardin. Jacques Royal est seul. Il se sait depuis quelques années atteint d'un cancer. Estomac et poumons, lui qui fumait ses trois paquets de cigarettes par jour. Sa femme a fini par demander une séparation de corps sans réclamer un divorce, que ni l'un ni l'autre ne souhaite vraiment. Henry a rendu visite à son père une fois. Ségolène et les autres, jamais. Seul Antoine entame ce qui ressemble à une réconciliation. Mais il a mis les choses au point : "Ne me donne plus jamais d'ordre !"

Les Royal ne reviendront à Chamagne qu'en 1982, pour les obsèques de Jacques, célébrées par un aumônier militaire. N'a-t-il donc laissé que cette catastrophe affective ? Il a laissé en tout cas une famille éclatée où l'on se voit peu. Ségolène Royal l'a toujours affirmé : elle s'est formée en réaction à cette autorité paternelle, à cette soumission maternelle, à ces valeurs "réactionnaires" de la table familiale. Lorsqu'ils l'entendent pourtant évoquer le recours à l'armée pour les jeunes délinquants, ses frères et soeurs se disent en souriant que la fille du lieutenant-colonel n'a pas totalement oublié son passé.

Sources : Le Monde

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