Jusqu'à l'âge de 19 ans, elle n'a pas eu le droit de dire «papa» en public. A l'école, à l'université, elle devait se taire quand on parlait de ce père célèbre. Pourtant, à Paris, à Gordes et ailleurs, elle partageait avec lui une vie parallèle devenue un secret d'Etat. Dans «Bouche cousue», qui paraît le 28 février aux Editions Julliard, Mazarine Pingeot raconte pour la première fois cette enfance cachée et sa tendre complicité avec François Mitterrand, jusqu'à la maladie et la mort de son «papa». Extraits
François Mitterrand, mon pere
par Mazarine Pingeot
François Mitterrand et Anne Pingeot
J'arrive un 18 décembre, en 1974, à 22 heures, dans le 84. Bien sûr, j'aime les nombres pairs, la symétrie et les lignes parallèles. J'aurais pu détester. Mes parents ont choisi Avignon parce que c'est une des plus belles villes de France. [...] Sur ma fiche d'état civil, il y aura écrit Mazarine. Son invention. Sa signature, son nom de famille devient inutile. Mon deuxième prénom est Marie. C'est celui de la Vierge et de la clandestinité.
Quand je nais, la maison de Saulzet est la résidence d'été de l'arrière-grand-mère. [...] Plus tard, quand papa viendra passer quelques jours à Saulzet pour voir maman, il partagera avec elle la chambre de «grand-mère», tapissée de vert, à la moquette profonde et rouge. Lorsqu'il sera absent, maman récupérera sa chambre d'enfant. Le protocole aura été un peu bouleversé. Elle aurait dû dormir à la ferme, comme les filles mères. Mais ma mère est plutôt de celles que l'on craint et l'on respecte papa, ce qui ne veut pas dire qu'on l'aime. Depuis qu'il a séduit l'une des deux filles aînées. Avant, il plaisait à toute la famille, sur la terrasse d'Hossegor, après une partie de golf. Peut-être même que ma grand-mère l'avait remarqué avant sa fille. [...]
A la table du déjeuner, dans la grande salle à manger voûtée, où l'on sort les couverts en argent, les discussions entre papa et mamie sont tendues. Il lui lance des piques mais ne laisse personne dire du mal d'elle. Il fait froid dans cette salle obscure, au dallage en damier noir et blanc. Les repas y sont plus longs qu'à la cuisine. Nous avons des fourmis dans les jambes. La présence de papa intimide. Ça me rend insolente. Je ne comprends pas pourquoi la complicité avec mes cousins n'est plus la même. Ils font comme leurs parents. Vers le dessert pourtant, ils passent de l'autre côté. Papa sonne l'heure du train. Il se lève et fait tchoutchou. [...] Après le repas, ma cousine et moi remontons l'allée de la charmille et entrons dans le petit bois où se cachent les trésors - rébus sous une pierre mousseuse, paquets dans un tronc d'arbre. Papa et maman nous suivent, se tenant par le bras.
Et puis nous avons grandi.
«J'aurais aimé que l'on sache que j'étais sa fille»
J'ai 6 ans lorsqu'il accède au pouvoir. Il y a des souvenirs qui ne peuvent s'écrire qu'à la troisième personne. Parfois, Marie est plus facile.
Marie donc a commencé à regarder la télévision à 6 ans. Elle a su dès le début que quelque chose n'était pas normal, le monde, à l'intérieur de l'écran, provoquait des réactions bizarres, contradictoires, et il y avait cet homme, qu'elle connaissait si bien, oui, c'est sûr, et qu'elle ne connaissait pas. Cet homme que très vite elle apprendrait à ne pas nommer. [...] C'est lui qui les rejoindra, plus tard peut-être, sous les toits, dans leur deux-pièces où elle s'endort au son de sa voix. Les oncles et tantes partent. Sa mère l'installe à nouveau sur ses genoux pour regarder ce qui se passe sur Antenne 2. A la télévision, on voit la rue, des gens par milliers qui pleurent, peut-être son oncle et sa tante. Et bientôt on le voit lui. Alors sa maman pleure elle aussi, elle pleure en silence. Mais ce ne sont pas les mêmes larmes. Cela, Marie le comprend. Pourquoi sa maman pleure tandis que les autres sont heureux, l'homme à la télévision a remporté une victoire, il l'a appelée en fin d'après-midi pour la tenir au courant. Cet homme, sa maman l'aime, et Marie aussi, s'il s'agit bien du même. Elles sont là, toutes les deux, seules devant un poste minuscule, ne font pas partie de la fête, la nuit va se refermer sur un avenir incertain. C'était le 10 mai 1981. [...]
En 1988, j'ai 14 ans. J'enrage devant les militants de droite d'être dans l'obligation de le défendre, sans pouvoir dire pourquoi. [...] Des enfants de mon âge le traitent de con, de salaud. Ils ne savent pas que c'est de mon père qu'ils parlent, évidemment. S'ils le savaient, ça serait peut-être pire. [...] J'étais à la Maison de l'Amérique latine le soir de sa réélection, et je l'ai embrassé discrètement, mais en pull et en jean, je le voyais heureux de me serrer dans ses bras sans être tout à fait à ma place. Il y avait d'autres jeunes filles dont les pères étaient présents, pour qui cela semblait si naturel, elles s'étaient habillées, elles étaient fières de la réussite commune, de se montrer, d'être là à un moment qu'elles devinaient important. [...]
J'aurais aimé à cet instant précis que l'on sache que j'étais sa fille, depuis toujours, sans que ce soit un scandale, juste une évidence, et qu'on me regarde avec amitié, qu'on m'envie un peu, partager avec lui, avec eux, ce jour-là. J'aurais voulu rester à son côté, prendre plaisir à être présentée au lieu de rougir, avoir envie de rester au lieu de brûler de repartir, parce que décidément, non, on me regardait avec curiosité plutôt qu'avec plaisir, je n'étais pas chez moi, je n'étais pas des leurs, je n'étais plus au centre de la vie de mon père, il pensait que ça m'amuserait de voir tout ça. Et c'était bien cela, voir le spectacle, ne pas le jouer.
«Dehors les kiosques afficheront mon visage»
Pour l'heure, officiellement, je n'avais pas de père, mes camarades de classe ne savaient rien de mon chez-moi, de mes soirs, de mes week-ends, de mes vacances. Ou s'ils savaient, ils n'en disaient rien. Le pacte de silence n'était qu'une affaire de famille. Apparemment tout le monde l'avait contracté. [...] Et puis un jour, au restaurant Le Divellec... (1). Personne ne voit les téléobjectifs planqués de l'autre côté de la place des Invalides. Et la vie va se couper en deux. C'est un jeudi. Mon père m'appelle. Je ne vis plus chez mes parents. «Prépare-toi.» Dehors, le monde aura changé et les kiosques afficheront mon visage. Mon intégrité est prise d'assaut. Le statut de fille de François Mitterrand me montre du doigt, bien qu'il ne s'affiche pas sur ma carte d'identité. Je n'ai pas besoin de nom, mon prénom et la ressemblance de mes traits me désignent.
Fille illégitime d'un homme politique. Ma (nouvelle) carte de visite. Née hors mariage et «cachée». Honte de la République, affront à la morale. Et désespérément française. [...] Illégitime sauf pour le mépris. Je porte en moi les stigmates de toutes ses turpitudes, fais au moins l'unanimité sur ce point. Ça, c'est avant qu'on me connaisse. Après c'est différent. Souvent il n'y a pas d'après. Il faut me faire comprendre que la vie ce n'est pas un salon doré de l'Elysée, des comptes en Suisse et des pistons en veux-tu en voilà. Après l'éducation civique, c'est le cours de morale. Il faut rééduquer les bâtardes. C'est bien vrai que les bâtards prennent toujours la place de quelqu'un d'autre. [...]
A Gordes, il a fait construire une petite maison. Peut-être leur seule possession commune. [...] Papa a laissé son terrain en friche, jusqu'à ce qu'une loi le rende inconstructible en raison de son exiguïté. Ils ont vite érigé deux pièces avant que la loi n'entre en vigueur. Plus tard, nous avons pu agrandir. Un peu. Jamais papa ne sort ni ne reçoit. Ici, c'est son havre, son repaire, son abri. Je passe dans la cour et le vois à travers la porte vitrée, allongé sur le lit bateau, sous la couverture brune, il lit quatre à cinq livres en même temps. Ses lunettes carrées sur le nez, s'il m'aperçoit, il me fait signe. Mais je me cache. Le matin, je sais qu'il téléphone. Que ce havre d'où il appelle pour se relier à l'autre existence est en dehors du monde, que pour moi il est le monde. Lorsqu'il en finit un, il le range dans la bibliothèque. Ça lui prend du temps: trouver la place adéquate, ressortir le livre, l'ouvrir à nouveau, le remettre, contempler la rangée, lire les titres. Cérémonie devant petit temple de papier. Plus tard, je reprends les ordres. [...]
Papa a la manie du téléphone. [...] A Gordes, il passe ses matinées au lit à lire et à téléphoner. On ne lui pose pas de questions. Parfois j'entre et je sors de la pièce, entends des bribes de conversation, n'écoute pas. Le respect de l'univers des autres est un pacte tacite. Ma curiosité en est morte. Si l'on ouvre une enveloppe qui ne nous est pas adressée, on s'excuse solennellement.
Les repas sont simples, toujours les mêmes. Papa ne supporte pas tout ce que je trouve bon, la cuisine de restaurant, les plats compliqués de l'Elysée. Il mange les oeufs à la coque en savourant le plaisir de ne pas manger un suprême de saint-pierre au beurre blanc. Moi en imaginant le contraire. Au menu, côtes d'agneau et pommes de terre en robe des champs cuites dans la cendre. Ce que je préfère, c'est la croûte brune. Et le beurre salé. Ça arrange maman. Elle n'aime pas cuisiner. Ce qu'elle aime, c'est aller au village à pied avec les chiens. Son échappée. Rentrer à la maison est encore mieux. Ce qu'elle aime, c'est mon père. [...]
En Provence, après-midi de travaux manuels. Maman nous achète du papier, des crayons, de la terre. Papa et moi autour de la grande table, les manches retroussées. Il enfonce la mine dans la feuille, accentue le trait. Un visage à la Daumier finit par apparaître, des profils uniquement, nez allongés et cous tremblants. J'esquisse avec moins de détermination et plus d'habileté, je m'essaie moi aussi sur des nez, le sien. Il faut attraper la bosse, puis la pointe. A la dixième tentative j'y arrive, mais il faut que les yeux suivent, le menton, la forme du crâne. Des papas difformes, des papas fragiles, des papas monumentaux. Tous lui ressemblent, un air de famille. Il est facile à caricaturer. [...] Papa habite les lentes après-midi de septembre. Il ne donne jamais l'impression de trouver le temps long. Il m'a dit un jour ne jamais s'ennuyer. J'en ai été jalouse. Puis je me suis convaincue que moi non plus je ne m'ennuyais pas.
«Maman à vélo pour le musée, papa en voiture pour l'Elysée...»
Le matin (à Paris), le petit déjeuner est dressé sur la planche en bois posée sur des tréteaux. Maman s'est levée avant nous. Elle presse le jus d'orange et fait bouillir de l'eau. Il faut me tirer du lit à plusieurs reprises. Papa s'habille. Je crois qu'il n'aime pas trop se réveiller non plus. Mais si l'on veut que l'oeuf ne soit pas dur, il faut se dépêcher. Bientôt, je détesterai les oeufs à la coque. Pour l'instant, il y a débat sur la dénomination des tranches de pain que l'on trempe dans le jaune. Papa n'en démord pas. Cela s'appelle mouillette. Mais je préfère le mot des Pingeot, la lichette, il est plus alléchant. Question d'allitération. Nous écoutons France-Inter, Alain Rey est le chéri de ma maman. Papa s'énerve en écoutant Stéphane Paoli, mais je sais bien qu'il ne pourrait pas s'en passer. [...] Le matin est un sas de décompression. La bulle est prête à éclater, maman va partir à vélo pour le musée, papa en voiture pour l'Elysée ou pour le bout du monde, moi au lycée, et le petit déjeuner se refermera. Jusqu'au soir, à 8 heures, où nous nous retrouverons.
Le carrosse chaque soir se transforme en citrouille, et c'est mon père qui me revient, me serrant les doigts et me posant quelques questions, vite arrêtées par mon silence. Je n'aime pas parler de ma journée, mes parents ne comprendraient pas, elle appartient à un autre monde. [...] Ni moi ni maman n'aimons le Quai-Branly, que nous appelons l'Alma. C'est loin. Et ce n'est pas chez nous. Chez nous, c'est rue J. Nous avons vaillamment résisté. Mais les gardes du corps voient le danger arriver de la cave, des escaliers sombres, des cuisines du restaurant les Assassins, qui donnent sur la cour. [...] Alors une amie nous prête son appartement de fonction. Elle vit ailleurs avec son mari. [...] Nous vivons d'allers-retours entre la rue J. et le quai de l'Alma. De petites culottes et de brosses à dents dans le sac de l'école, sur le panier de la bicyclette.
«Mazarine, qui apprécie beaucoup ce que vous faites...»
Nous allons tous les week-ends à Souzy, une résidence de la République où mon père aime se reposer, et qui sert à ça, justement: à ce que les présidents se reposent. La presse se déchaîne et critique les astuces pour se soustraire à sa curiosité. Elle n'aime pas qu'on se moque d'elle. Plus elle fait pression, plus papa nous protège. [...] Papa réunit autour de lui le clan, des amis, le frère et la soeur de maman. Nous sommes en famille. A la campagne. [...] Bientôt je ne supporterai plus les repas du dimanche. Les autres y sont heureux, je crois. Moi, à 15 ans, j'éprouve la mort. Elle colore mon adolescence. Les heures creuses s'approchent. [...] J'erre, seule, fébrile. L'après-midi va vite s'achever. La nuit tombe déjà. Puisque nous allons rentrer, les heures s'étiolent. Elles sont petites et creuses, n'ont d'idée que de nous mener à la fin.
Avec le week-end vient toujours le dimanche soir. On range les devoirs et les chaussettes qui traînent. On mange les restes. On ferme la maison. Dans une heure elle sera vide. [...] Souvent, papa est parti avant nous. Pour dîner rue de Bièvre. Comme chaque dimanche. Il nous rejoindra après. Alors nous sommes seules, avec maman. Je ne lui demande jamais à quoi elle pense. Heureusement il y a les gardes qui brisent un peu la lourdeur. Petits départs, petites fins, petites morts. Je connais la route par coeur. Les feux et les échangeurs. J'ai mal au coeur. Dans les embouteillages. Le dimanche soir, je l'ai maintenant neutralisé. [...]
Papa me fait un jour découvrir Sidney Bechet, qu'il a entendu dans une boîte de jazz, lorsqu'il était jeune. Une nuit entière, à swinguer avec ce jazzman qui lui a laissé un souvenir dont je ne saurai rien d'autre. Les rares disques qu'on peut trouver à la maison, ceux qu'écoutaient mes parents quand ils étaient jeunes: Léo Ferré chantant Aragon, Jacques Brel, Barbara. [...] Barbara. Papa l'admire, maman redevient peut-être une jeune fille quand elle l'écoute. Nous nous rendons à deux de ses concerts au Châtelet. Assis dans la tribune d'honneur, face à la scène, nous contemplons cet être fragile, vêtu de noir, à la voix bouleversante. Elle a l'air d'être seule. Sur scène et au monde. Nous la retrouvons dans sa loge, après sa performance. [...] Papa transgresse la frontière, mais il s'agit d'une artiste, alors c'est moins grave, c'est même jouissif pour lui. A chaque représentation théâtrale, il profite de ce moment officiel-officieux pour jouer de ces transferts. Il me présente comme Mazarine, «qui apprécie beaucoup ce que vous faites». Je rougis. J'ai honte de la fierté de papa à me montrer sans me présenter complètement, de l'indifférence naturelle des artistes qui veulent lui faire plaisir en m'adressant un sourire. [...]
Papa aime les artistes sans discrimination. Il suffit que le chanteur lui plaise, soit gentil ou émouvant, sa musique est le bonus qui fait partie du package. Si un peintre lui offre un tableau, lui expliquant à quel point cette oeuvre lui est chère, il propose de l'accrocher dans le salon. Maman sursaute, refuse avec un léger mépris, lui fait un peu de peine. Il se rend à l'évidence, sans trop l'avouer quand même.
«Lorsque je sors de l'Elysée, je me cache sous le siège»
Papa nous invite à déjeuner à l'Elysée, maman, moi, des amis, dans les jardins ou les appartements privés. C'est rare, et toujours amusant. [...] Les gens qui travaillent au bureau de papa ne me connaissent pas. Parfois ils voient passer une jeune fille en jean, qui semble étrangement familière mais dont personne ne sait le nom, ou peut-être... mais ce ne sont que des rumeurs. A l'Elysée, les rumeurs vont bon train. Et celles sur le président courent plus discrètement que les autres. Je dis bonjour, souris, tente de rester invisible, intruse et amusée. C'est ici chez mon papa, mais vous ne le savez pas. J'aimerais bien qu'on le remarque, et j'en ai peur.
Et puis il y a les autres habitants de cette ruche compliquée. Les cuisiniers, les gardes du corps, les secrétaires. Avec eux je me sens plus à l'aise, presque chez moi, non au bureau d'un père que sa fille vient visiter un mercredi après-midi parce qu'elle n'a pas cours. [...] Je vais dire bonjour à Didier, un marin cuisinier, soulever les couvercles des casseroles, demander à Richard qui m'accompagne et retrouve ses collègues où se trouve Baltique, jouer un peu avec elle. Plus besoin de me cacher, ici les secrets sont gardés, c'est même une profession. Et puis je m'entends bien avec eux, gendarmes, policiers, nous avons été élevés ensemble - quasiment. Une sorte de famille. [...]
Des pas dans l'escalier, un chien noir, c'est Baltique qui me saute dessus. Papa doit la suivre de près. Cette chienne aime tout le monde, mais nous deux encore plus. Les gardes saluent mon père, soudain très respectueux. [...] Le vélo de maman a été signalé à la porte d'entrée. Laquelle, je ne sais pas. Je ne me demande jamais par quelle voie elle entre dans ce monde refusé. Ni quelle figure elle fait lorsqu'elle doit décliner son identité. Pour moi, c'est plus simple, les gardes m'amènent en voiture, je détourne mon visage lorsque les regards se tournent à l'intérieur. On les connaît là-bas. Ici comme ailleurs je me montre le moins possible. [...]
Lorsque je sors de l'Elysée, je me cache sous le siège. Je détesterais qu'on me surprenne. Je n'ai pas commis de vol pourtant, mais le sentiment d'imposture partout me poursuit. J'ai fait plaisir à papa, maintenant je change de peau. A quelques rues de là, je peux relever la tête. L'anonymat me convient mieux, mais il pèse deux cents tonnes. Bientôt je maigrirai pour disparaître. Mes os seront encore trop lourds, les déjeuners plus difficiles, manger, encore manger. On ne fait donc que cela à l'Elysée?
«Un papa qui ne peut pas voir sa fille malade»
Je monte à cheval. Tous les week-ends, près de Souzy. Ce que je préfère, c'est la compétition. Le matin, à 7 heures, je sors pour me rendre au club, préparer le cheval qui m'a été attribué, une carne dangereuse qui saute bien mais n'a pas d'équilibre. [...] Deux gardes du corps m'ont accompagnée, ils ne doivent pas être loin, j'oublie ce qui m'entoure, le galop du cheval m'occupe tout entière. Un premier saut, un croisillon, qui se passe bien. Mon tour approche. J'ai réussi à me mettre en retard. [...] Une, deux foulées, je n'ai pas eu le temps de calculer, la dernière est mauvaise, le cheval s'élance, déjà j'entends ses pattes se prendre dans le bois, un imbroglio, et tout se fracasse à terre. Je mange le sable, des cailloux dans la bouche, le goût de la terre meuble et du sang, mon visage insensible à force d'avoir mal. [...] Bientôt on accourt, Henri, le garde du corps, refuse qu'on m'emporte sur le brancard brinquebalant, il exige une civière «coquillage», qui tient le dos en cas de brisure de colonne vertébrale. Je ne veux rien savoir. Bouge tes pieds, tes mains, pourquoi, pourquoi est-ce que je ne pourrais plus les bouger? Fastoche, regardez, petits doigts engourdis mais gaillards. Dix minutes, une éternité, la sirène des pompiers. Un quart d'heure, maman arrive, le visage figé. Les mains glacées qui prennent les miennes. Assise dans l'ambulance, elle me rassure. Où est papa?
Les ambulanciers sont gentils. Ils m'emmènent à l'hôpital d'Arpajon. [...] Mais très vite je repars. Papa exige qu'on me fasse un scanner, il a réservé une chambre au Val-de-Grâce, là-bas il pourra me rendre visite. N'avait pas prévu cette éventualité, un papa qui ne peut voir sa fille malade, un papa qui ne peut aller la chercher sur son lieu d'accident, la prendre dans ses bras, la rassurer, frapper ce cheval imbécile, un papa qui tourne en rond dans le salon, silencieux, hermétique. [...] Papa réduit à l'impuissance, à son tour au silence, à l'anonymat, se cacher, loin de sa fille, peut-être en train de mourir, de souffrir, lui prisonnier de son visage, de son chapeau, de son nez, de cette silhouette facilement reconnaissable, de son statut, de son secret, lui qui marche dans une pièce, les mains dans le dos, et qui ne peut qu'imaginer.
Au Val-de-Grâce enfin le scanner ne montre rien d'anormal, la colonne a résisté malgré un tassement de vertèbres, le nez est cassé, les yeux sont cernés de noir. J'ai mal. La porte s'ouvre, papa entre, toute la tension encore sur son visage, les lèvres serrées. Il s'assoit, me prend la main et reste à côté de moi. Plus tard, il parle aux médecins. J'ai un peu honte de toute cette attention, c'est pour lui, bien sûr, qu'on m'ausculte. Mais je suis trop faible. On l'a échappé belle. Il n'aurait pu se le pardonner. De ne pas avoir été là. A cause de tout ça, pacte tacite, obligation, piège de la représentation. Pour la première fois peut-être il se dit que non, il ne maîtrise pas tout.
«J'ai très bien connu vos demi-frères»
Le permis de conduire. Un mauvais souvenir. Je déteste l'auto-école, l'attente dans la pièce aux murs sales, les tests du code. Et surtout ce directeur mielleux qui du jour au lendemain me susurre à l'oreille, comme si nous partagions des confidences que d'autres n'ont pas le droit d'entendre, créant une fausse intimité qui me fait horreur. [...] Puis [...] il y a «Paris Match», la révélation de mon identité, ma photo sur tous les kiosques à journaux. Et tout ce travail d'anonymat s'envole en poussière. [...] Tout ce que je redoute arrive, en pire. D'abord le directeur qui me prend à part pour me dire, la fierté dans la voix: «J'ai très bien connu vos demi-frères, vous savez, ils ont pris leurs leçons de conduite avec moi.» Que suis-je censée répondre, moi qui ne les connais ni l'un ni l'autre, qui me fiche bien de savoir où ils ont passé leur permis de conduire. Mais voilà, je commence à devenir ce réceptacle que je n'ai plus cessé d'être, le réceptacle des petites vanités.
Le jour de l'examen, ce même directeur est là. Je suis accompagnée de trois autres élèves. Nous attendons longuement sur un parking de patinoire. Il fait gris et froid. Nous sommes tous un peu anxieux. C'est alors que le directeur s'approche de l'examinateur pour lui murmurer quelques mots. Je comprends vite qu'il s'agit de moi. Leurs yeux sont braqués sur mon manteau noir élimé. L'angoisse s'immisce vite, la révolte sourde aussi, mais sourde, elle doit le rester, n'est-ce pas, ne pas faire de bruit, ne pas déranger, ne pas faire entendre sa voix. La voix de qui d'ailleurs? Je vois l'examinateur entrer dans une colère fébrile, on perçoit quelques mots, «inadmissible», «comportement honteux», tandis que le directeur devient de plus en plus rouge, puis s'excuse. [...]
Je comprends si bien sa colère qui pourtant m'humilie, je suis prise au piège de mon désir d'anonymat: si je fais un esclandre, j'en sors, si je me tais, j'en sors aussi, plus jamais je ne pourrai passer inaperçue, et j'endosse, outragée, l'ignominie gluante du directeur. Je voudrais partir. L'examinateur refuse de me faire passer et il a raison. Je voudrais lui dire à quel point je suis d'accord avec lui. Pourtant j'ai payé des cours supplémentaires pour rattraper mon absence, et pour rien au monde je ne reprendrais de leçons. Le directeur s'excuse. L'examinateur finit par monter avec moi dans la voiture. [...] J'ai mon permis. Sans gloire. J'ai bien conduit, mais il me semble devoir m'en excuser. Je bredouille un merci, et m'en retourne chez moi, trop honteuse pour raconter l'anecdote. On sourirait en l'entendant, on se dirait : bien sûr, elle l'a eu par piston, c'est toujours comme ça avec les gens connus, ils profitent. Le doute s'immiscerait. Encore une fois, je serais illégitime, une conductrice illégitime.
«Dans nos bagages, la maladie et l'imminence de la mort»
La mort de papa, nous nous y attendions tous. On ne peut jamais réellement se préparer. Je le voyais tous les jours malade, mais jamais je ne me suis véritablement dit qu'il allait mourir. Ce sursis pouvait durer éternellement; je le voyais souffrir, et se désespérer de souffrir, devenir irritable, puis lointain. La maladie lui était une humiliation. Il n'a jamais complètement réussi à l'accepter. Pour la première fois, il affrontait plus fort que lui. A Assouan, je me promenais toute la journée avec mon meilleur ami, nous nous baignions, nous discutions des heures. Je passais quelques minutes dans la chambre de mes parents, embrassais mon père, parlais à peine à ma mère, que je voyais si triste, si fatiguée, elle faisait l'infirmière jour et nuit, si fataliste: je ne le supportais pas, je ne les supportais pas. A table, mon père venait en robe de chambre. Il était absent, tout le monde essayait de rire. Il me prenait la main, je faisais comme s'il était simplement fatigué, j'étais particulièrement enjouée. Je lui refusais la reconnaissance de sa maladie, je me la refusais à moi. [...]
Papa m'avait habituée aux victoires. A 6 ans, à 14. Et quatorze ans plus tard, papa, après avoir fini son second mandat, accepte qu'il a peut-être suffisamment vécu, ou que la maladie est une autre bataille que la politique. J'ai 21 ans. Dix-neuf dans l'ombre, deux à fuir la lumière. Il quitte l'Elysée, et bientôt la vie. J'avais attendu, le temps d'une enfance et d'une adolescence, des voyages anonymes, des vacances normales, sandwichs et promenades dans les rues d'une ville où l'on ne se retournerait pas sur nos pas. Mais nos dernières vacances sont à l'image de notre vie, hors de l'ordinaire, intenses, irréelles. Plus que jamais, nous sommes en sursis. [...]
C'est le dernier Noël que nous passons ensemble, et la fin a ses exigences. La beauté par exemple, un pays lointain, étranger, ensoleillé, un pays où nous avons déjà été heureux, et où les dieux ne se cachent pas, présents dans les pierres et les regards. Oui, nous sommes partis une fois de plus, loin des médias, de la France et du quotidien. Mais je savais que nous transporterions dans nos bagages la maladie et l'imminence de la mort. Non, je ne voulais pas partir, aller au-devant de cette fin dont nous parlerait Assouan. J'avais compris que ce lieu symbolique représentait l'adieu de mon père à la terre des hommes. Un adieu auquel il voulait que je me joigne. Un adieu à nos vingt et un ans de vie commune, d'amour, d'exception. Une passation des pouvoirs.
En me rendant là-bas, j'acceptais malgré moi cette idée impossible qu'il puisse cesser de vivre. Les felouques aux voiles blanches, les eaux noires et boueuses du Nil, les dunes de sable qui se perdent dans un horizon jaune, le ciel invariablement bleu et le balcon en bois de l'Old Cataract m'ont enseigné que la mort ressemble plus à un passage qu'à une salle d'hôpital, et dans cette chambre hors du temps aux parquets noirs qui sentent la cire j'ai su qu'il ne mourrait jamais, à condition que je vive pleinement. [...]
De retour à Paris, j'ai repris les cours, sans me soucier de savoir comment la maladie empirait. Il était rentré après nous. J'allais les voir rue Frédéric-Le-Play, un jeudi après-midi. Je restais quelques heures. Ali (2) m'avait rejointe. Maman a demandé à me parler après que j'ai discuté avec papa, lui tenant la main. Dans la bibliothèque, elle m'a annoncé que l'enterrement aurait lieu à Jarnac, comme papa l'avait choisi. Il était là, dans la chambre à côté, et elle me parlait de son enterrement. Il était vivant, et elle me parlait d'un lieu précis où on allait le mettre sous terre. Certes, pour elle, c'était une façon de m'annoncer qu'il ne partirait pas pour le mont Beuvray près du fief de son autre famille, où l'aurait rejoint un jour sa femme, et que nous ne serions pas exclues de sa mort, alors que nous avions été si intimement liées à sa vie.
Jusqu'à ce jour, je n'avais pas compris qu'il allait mourir pour de vrai. Mais un enterrement, un lieu, bientôt une date... Il était donc mort avant de cesser de respirer. J'ignorais qu'il avait tout prévu, qu'il avait renoncé à continuer. Les vivants parlaient d'enterrement. J'ai crié que ce n'était pas vrai, on m'a laissé faire. Puis j'ai attendu. Une semaine devant moi. Une semaine pour tout vivre, tout rattraper, profiter. Je n'ai rien fait de cela. Ces sept jours ont été identiques à ceux qui les avaient précédés. Du quotidien à faire semblant.
Le dimanche à midi, j'organise un repas de famille, dans la salle à manger de Frédéric-Le-Play. Je parle, je ris, je vais chercher les plats. J'appelle maman pour qu'elle vienne manger, un peu fâchée. Elle ne veut pas quitter la chambre de papa. Je suis la maîtresse de maison, peut-être même que je parle trop fort. J'ai mes amis, ma tante, ma cousine à mes côtés. Les conversations se mélangent, bruissent dans un flot continu, il ne faut pas laisser place au silence. Maman a arrêté de jouer le jeu, elle est de l'autre côté, je ne veux pas savoir ce qui s'y passe, j'entre un moment pour la presser de venir avec nous, elle me renvoie sèchement, d'ailleurs elle ne me dit rien, ne lève même pas la tête, parle à papa dans un débit étrange, je n'existe plus, les dérange, embrasse le bout du nez de mon père pour faire comme d'habitude, et je m'en fiche s'il ne me reconnaît pas. Je reviens vite manger mon dessert. Les autres m'interrogent du regard. Je les rassure, tout va bien. Je ne sais pas si je préfère moi-même ne pas croire que papa est en train de mourir ou leur faire croire à eux que pour moi tout va bien, donc qu'il est inutile de rajouter de la peine à tout ça. Je n'aime pas qu'on me plaigne, je n'aime pas la lourdeur, je n'aime pas la douleur, je n'aime pas la tragédie dans laquelle maman s'embourbe, je n'aime pas la mort.
«Papa est mort, tu peux venir le voir avant qu'on ne l'annonce»
Je suis rentrée rue J., avec ma bande, ma troupe, ma nouvelle famille, dîners, films et encore films, sur les matelas en désordre, les uns contre les autres, jusqu'à épuisement de fous rires et de discussions. A 6 heures du matin, maman frappe à ma porte et m'éveille. Les autres continuent de dormir. «Papa est mort cette nuit; tu peux venir le voir avant qu'on ne l'annonce et que les visiteurs n'arrivent; tu peux aussi rester ici, si tu préfères, mais je te conseille d'y aller. J'en reviens.» J'hésite. Elle insiste. Mais la comédie a assez duré. Je pars seule dans la nuit. Paris est silencieux, les lumières s'allument peu à peu, il fait froid, cela se voit aux visages et aux mains dans les poches. Je fais une dernière fois ce trajet. J'aime ce silence du matin. Je sais que seule avec lui je pourrai lui dire adieu sans tricher, je ne serai pas obligée de lui cacher une larme, d'ailleurs à lui je n'ai jamais rien caché. Bien sûr, avant d'entrer dans la chambre, il faut dire bonjour aux gardes, qui m'embrassent, les yeux mouillés, les miens sont secs. Je leur demande de me laisser seule avec lui.
J'ai hurlé. Il était étendu et «peint», inerte. Froid. Ils devaient m'entendre de l'autre côté de la porte. A ce moment, ça m'était égal. C'était fini. Cette fois, le mensonge n'était plus possible. Cette fois, il était tout ensemble: mon père, un ancien président, un homme politique, celui qui avait accompagné mon enfance, celui qui connaissait beaucoup de monde, celui qui me connaissait mieux que personne.
Plus tard, cette image que j'aurais souhaité garder pour moi seule serait publiée par «Paris Match», spécialiste des notices nécrologiques. Une photo volée. Une de plus. On a tout de suite accusé Ali, qui n'était pas venu le voir à Frédéric-Le-Play. C'est normal, l'Arabe de service était prédisposé. Les rumeurs allaient bon train dans Paris. Un jour qu'il déjeunait avec ses parents, il a entendu des conversations l'accusant de ce forfait. Ali n'est pas violent, il a laissé courir. Un journal l'a nommément mis en cause. On a immédiatement attaqué, il a gagné 1 franc de dommages et intérêts pour une onne.
La famille officielle - pourquoi cette expression me fait penser à un bordereau de situationLa mort en les figeant nous les restituait. Avec le temps, même la mort s'en va.
J'ai refermé la porte. C'est la dernière fois que j'ai vu mon père. Je suis revenue chez moi. Me suis changée. [...] Le programme de la radio s'est interrompu pour annoncer : « Ce matin à 8 heures, François Mitterrand est mort. » Ils s'étaient trompés de deux heures, nos deux heures à nous. Et puis, quelques jours plus tard, l'enterrement eut lieu. C'est la première fois que je me rendais à Jarnac. Il fallait la mort pour me mener à mon pays d'origine, la mort de mon père pour que je découvre son paysage d'enfance, sans cris de joie, sans déjeuners du dimanche entre grands-pères, grands-mères, frères et soeurs, sans escapades dans les champs. Jarnac, austère petite ville sur les bords de la Charente, ce mot, dans la bouche de mon père, chargé de bonheur, Jarnac dont il me reste une photo de famille, prise quand il devait avoir 6 ans, et qui a surmonté mon lit bateau de la rue J.
« C'est avec mes demi-frères et Baltique que j'ai fait le voyage »
Je me levai tôt pour me rendre à l'aéroport militaire. Le manteau que j'avais emprunté à ma mère, les miens étaient mités, n'était pas assez chaud pour me protéger des frissons intérieurs. Dans cet ultime moment, elle avait tenu à ce que je sois bien « mise », vérifié une dernière fois ma tenue, sursaut dérisoire d'éducation bourgeoise. Mais elle avait raison. Tout le monde attendait dans un petit salon. Qui organisait les choses, je n'en ai aucun souvenir. Mais c'est avec mes demi-frères et Baltique que j'ai fait le voyage dans un avion militaire qui transportait le corps. Nous étions assis comme dans ces films de guerre où les parachutistes attendent leur heure. Pour la première fois nous étions réunis tous les trois autour de celui qui était notre lien. Et dans cette heure hors du temps, dans un ciel clair et glacial, nous avons presque formé une fratrie - bégayante et maladroite ; au sortir de l'avion, nous savions que nous allions retrouver nos mères respectives, mais là, dans cet étrange lieu, nous étions obligés de reconnaître que nous venions d'un même homme. Nous essayions de parler avec une légèreté surfaite, mais le bruit du moteur finit par nous en dissuader.
Arrivée à l'aéroport, je retrouvai ma mère et les autres membres de la « famille », la grande, la multiple. Tous en rang, devant l'avion, sur le tarmac et dans le vent, nous avons assisté à la sortie du cercueil enveloppé dans un drapeau tricolore, porté par des militaires en uniforme, sur le rythme solennel de la Marche funèbre de Chopin. Si je pensais contrôler mes émotions, la cérémonie officielle nous obligeait à la retenue, la musique a descellé un à un les cadenas. Les militaires faisaient ainsi leurs adieux, il n'y avait pas sur cet aéroport de photographes, mon visage pouvait se défaire sans témoins et c'était bon de céder un peu.
Après ? Voitures noires, minicars, cortège vers la ville. La cérémonie commençait, aux yeux de tous. Et quand les yeux se portèrent sur moi, je me retranchai loin, quelque part où parfois je n'avais pas moi-même accès. Ma mère à mes côtés, la procession à travers les rues, Baltique restée à la porte de l'église, tenue par l'un des gardes - les gardes, qui portaient à leur tour le cercueil, les yeux rougis, les photographes omniprésents, les télévisions, mais que nous ne voyions plus, perdues dans des souvenirs que personne ne pouvait partager. Nous nous tenions serrées, toutes les deux, nous faisions nos adieux, avec les autres, à côté des autres, et seules pourtant. La tristesse partagée était aussi un soutien, mais nous ne perdions pas la même personne, puisque le lendemain nous savions que nous nous retrouverions abandonnées, par lui, par d'autres aussi. Avec le pouvoir s'éloignent les hommes.
Plus tard, j'ai vu les couvertures des journaux, les photographies qui resurgissent régulièrement, et face à elles, peu à peu, mon souvenir de cette journée s'est évaporé. Les contours de l'image restent toujours plus nets que ceux de la souffrance. On a glosé sur la réunion des deux familles. Je me rendais à peine compte de ce que cela pouvait représenter. J'avais vécu mon enfance aux côtés de ma mère et de mon père que je voyais à la télévision au côté de Danielle. C'était cela, ma normalité, je n'y voyais pas d'inconvénient, et passer cette journée tous ensemble était à mes yeux la logique de nos vies. Il y a quelques mois, j'ai retrouvé un vieux journal où un sondage montrait que les Français approuvaient à 55% cette double présence. J'ignorais jusqu'alors que ma place était mise aux enchères. Aucun sondage encore sur la légitimité de mon existence. Aurais-je dû boire la ciguë si la majorité l'avait condamnée ? Ma vie en chiffres, ma vie en images, ma vie soumise aux aléas de l'opinion... J'étais en réalité bien loin de ce qui pouvait apparaître. La peine a cet avantage qu'elle ne se confond jamais avec ce qu'on voit d'elle.
Pendant une semaine, j'ai demandé à tous de passer à la maison. Maman disait vouloir être seule, je ne la croyais pas, et d'ailleurs je n'avais pas l'intention de lui obéir. Elle voulait déployer sa souffrance quand je voulais la contenir. Ces soirs ont été de fêtes et de rires. Ces moments de vie où les êtres se découvrent et se parlent, ces heures où la tricherie est impossible. Nous étions soudés. C'est après que la douleur a repris son empire, insidieuse, évidente. [...]
Je me souviens de ce jour de juillet, dans l'amphithéâtre de la Sorbonne. Nous écoutions les résultats de l'agrégation. Maman était là, Agnès, ma tante, Ali, Matthieu, mes amis qui avaient aussi passé le concours, Anne et Sophie. Quand, au dix-huitième nommé, j'ai entendu mon prénom, j'ai fermé les yeux de soulagement, de bonheur et de détresse. Je ne pensais qu'à lui. Pourquoi n'était-il pas là pour savourer ma victoire, sans lui, elle était tronquée. Maman aussi, j'en suis sûre, songeait à celui qui aurait été si fier, le père de son enfant. Dans la cour, le ciel était bleu, et je savais que mes joies désormais seraient toujours mêlées d'un regret. Julliard.
(1) Le 10 novembre 1994, « Paris Match » publie en une la photo de François Mitterrand et de Mazarine. Elle a été prise quelques semaines plus tôt à la sortie du restaurant Le Divellec à Paris, où le président dînait avec sa fille et quelques amis.
(2) Le compagnon de Mazarine à l'époque.
« Bouche cousue », par Mazarine Pingeot, Editions Julliard, 234 p., 18 euros.
Sources : NOUVEL OBSERVATEUR
Posté par Adriana Evangelizt
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